Grève des éboueurs : vive le Cradenaval !

Après les festivités

Après les festivités
Photo : Mídia NINJA (Creative Commons BY-SA)

Le millésime 2014 du Carnaval de Rio de Janeiro a laissé flotter dans l’air un lourd parfum de poubelle et de lutte sociale. Tandis que la fête battait son plein, 8 jours de grève des services de nettoyage ont suffi à précipiter la Cité Merveilleuse au bord de la crise sanitaire.

Un conflit qui jette une lumière crue sur les inégalités de la société brésilienne et interroge plus globalement notre relation aux déchets.

Les lendemains qui sentent

Samedi 1er mars : le Carnaval a officiellement commencé. Les rues de la ville sont électrisées par le déferlement de millions de « foliões », ces fêtards souvent déguisés qui s’agglutinent dans les défilés et vibrent au rythme de percussions assourdissantes. Une explosion de joie et de folie qui mérite bien sa réputation. Tout est permis, c’est le carnaval.

Mais dès le jour suivant, le spectacle offert par les rues provoque un malaise. Épaves de costumes souillés, canettes piétinées par milliers, sacs de déchets éventrés ; le tout souvent recouvert d’urine et autres immondices. Les résidus malodorants des bacchanales de la veille s’étalent insolemment sur les trottoirs. Où sont donc passés les « garis », ces hommes vêtus d’une combinaison orange qui  se lèvent tôt pour balayer les rues et acheminer nos ordures vers quelque mystérieuse destination ?

La nouvelle commence à se répandre tandis que le problème, d’abord circonscrit à certaines zones,  s’accentue progressivement : le personnel de Comlurb, la société de nettoyage urbain de la municipalité de Rio de Janeiro a décrété la grève.

Gare au gari

Difficile dans un premier temps d’identifier la nature et les revendications de ce mouvement. Le syndicat des éboueurs se désolidarise immédiatement des travailleurs. De son côté le maire de Rio, l’inénarrable Eduardo Pães, qualifie les grévistes de « mutins ». Les médias de masse se contentent eux de déplorer le triste spectacle offert aux touristes.

Le salaire de base d’un gari s’élève actuellement à un peu moins de 1130 reais (environ 340€) par mois, toutes primes incluses.  Une somme dérisoire au vu du coût exorbitant de la vie à Rio de Janeiro. De plus, les journées peuvent se prolonger jusqu’à 12 heures, le tout pour réaliser l’un des labeurs les plus ingrats qui soient.

Au cours des jours suivants, la situation s’envenime. Une première négociation aboutit à une revalorisation de 9% des salaires, proposition aussitôt rejetée par les grévistes. La société de nettoyage déclare publiquement que les éboueurs qui ne se présenteront pas au travail seront massivement licenciés. Une menace non suivie d’effet puisque ceci eût été contraire au Code du travail brésilien. Alors que l’accumulation de déchets dans certaines parties de la ville atteint un stade critique, des piquets sont mis en place pour bloquer les travailleurs non-grévistes. En réaction, la mairie fournit des escortes policières aux ramasseurs d’ordures afin de préserver l’esthétique des quartiers les plus huppés.

Manifestation carnavalesque

Vendredi 7 mars, je me décide à rejoindre la manifestation des éboueurs qui, partie quelques heures plus tôt de la préfecture, doit parcourir l’immense avenue Presidente Vargas pour rejoindre le centre-ville. Un passant non-averti aurait sans doute pu confondre le cortège des garis avec l’un des multiples défilés qui traversent la ville en cette période. L’ambiance résolument festive fait la part belle aux déguisements à base de récup tandis que les enceintes crachent un hymne entêtant bientôt entonné par tous. Il s’agit d’un génial détournement de la chanson de l’école de samba Unidos da Tijuca, qui vient d’être sacrée championne du Carnaval. “Acelera Gari, eu quero ver / esse lixo vai feder / a prefeitura não deu aumento não / e esse lixo vai ficar todo no chão” (Allez, accélère gari / ça va sentir la poubelle / la préfecture ne nous a pas augmenté / et les ordures resteront à la rue).

Autre slogan beaucoup repris : “Não vai ter Copa, só vai ter lixo” (La Coupe du Monde n’aura pas lieu, il n’y aura que des poubelles).

http://www.youtube.com/watch?v=UD1BNruC8CY
Les garis sont de sacrés gaillards, noirs pour la plupart, et le moins qu’on puisse dire c’est qu’ils savent mettre l’ambiance. Dans le centre-ville, les passants applaudissent majoritairement au passage des manifestants. Les fenêtres des gratte-ciels s’ouvrent et les employés des bureaux laissent s’envoler des feuilles de papier par milliers pour montrer leur solidarité. « Comme en juin », s’émerveille un homme à côté de moi, se remémorant les manifestations massives qui ont ébranlé le pays au début de l’été 2013.

Alors que la presse n’a pas manqué de dénoncer une instrumentalisation des éboueurs grévistes par l’extrême-gauche, la simili-assemblée qui se tient en fin de manifestation sur la place de Cinelândia dissipe le doute : difficile de reconnaître la patte d’un quelconque professionnel de la politique dans ce mouvement de base joyeusement bordélique.

Reste que les habitués des manifestations cariocas et les médias alternatifs tombent pour la plupart en extase devant les éboueurs rebelles. On a beaucoup dit que les récentes mobilisations de contestation au Brésil étaient celles d’une classe moyenne cultivée qui se sent négligée par les autorités. Or le mouvement des garis, emblématique d’une classe laborieuse qui en bave à mort, apporte un courant populaire fort bienvenu au vent de mécontentement qui fait frémir les autorités à la veille des échéances internationales.

La victoire en dansant

En fin de semaine, des pluies soutenues font monter d’un cran le péril sanitaire. Le niveau d’insalubrité des rues est parfois insoutenable, en particulier dans les zones non-touristiques. Les médias annoncent que la rentrée scolaire pourrait être décalée et les spécialistes mettent en gardent contre les risques d’épidémies et la propagation des vermines.

Le bras de fer s’achève enfin samedi 8 mars, au terme d’une longue semaine. Un accord est conclu aboutissant à une hausse conséquente du salaire de base des éboueurs, qui passera à 1 680 reais (522,89 euros) par mois toutes primes comprises. Pour les 15 000 garis que compte la ville c’est une très belle victoire, qui pourrait bien faire des émules parmi d’autres catégories d’employés.

Plus tard dans la soirée, le légendaire Sambodrome de Rio accueille les 6 meilleures écoles de samba de l’année. Derrière les défilés, Le gari Sorriso – figure bien connue des cariocas devenu le porte-parole officieux du mouvement (lien en portugais) – se livre balai à la main à quelques superbes pas de danse en hommage aux travailleurs. Tonnerre d’applaudissements dans les gradins.

Le "gari Sorriso" acclamé par la foule sur la piste du Sambodrome  Photo :  Cora Rona (Creative Commons)

Le « gari Sorriso » acclamé par la foule sur la piste du Sambodrome
Photo : Cora Ronai (Creative Commons)

Toujours plus de déchets

Ces quelques jours de crise auront eu le mérite de mettre en évidence le mépris avec lequel les autorités locales traitent leur petit personnel, alors même que l’on dépense sans compter pour accueillir des évènements sportifs internationaux.

Mais difficile d’oublier les montagnes de déchets dont les rues de la ville se sont progressivement vidées. Déplacer ces résidus loin de nos yeux et de nos narines suffit-il à les débarrasser de leur potentiel de nuisance ? Jusqu’à très récemment, la ville de Rio accueillait la plus grande déchetterie à ciel ouvert d’Amérique du Sud. Si des efforts ont depuis été entrepris pour tenter de valoriser les masses toujours plus importantes d’ordures que produit ce Brésil qui s’enrichit et consomme avidement, la ville présente à certains endroits une pollution inquiétante. Nous aurons l’occasion d’en reparler.

Quoi qu’il en soit, pendant ce Carnaval, la saleté des rues et l’odeur méphitique qui flottait dans l’air n’ont pas empêché les carnavaliers de passer un excellent moment. Dans ce pays qui semble amplifier tous les maux et les joies de notre époque, je ne peux m’empêcher d’y voir une troublante image : nous dansons littéralement sur un tas de déchets. Profitons-en avant qu’ils ne nous engloutissent ?

Nicolas Quirion

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