Une « Marche de la Famille avec Dieu » pour remettre le Brésil au garde-à-vous

Manif 1

Manifestants pro-militaires à Rio, 22/03/2014.
Photo : Mídia NINJA (Creative Commons BY-SA)

Il y a 50 ans, un coup d’État militaire installait une junte à la tête du Brésil pour une durée de 21 ans. Samedi 22 mars, quelques nostalgiques de cette période autoritaire et brutale se sont rassemblés à Rio de Janeiro pour exiger une nouvelle intervention des forces armées afin de faire tomber le gouvernement actuel.

« Fermez le Congrès, mon général ! » implore avec émotion un homme, le regard tourné vers la statue équestre du Duc de Caxias, considéré comme le patron de l’armée brésilienne. Le maigre attroupement, constitué d’environ 250 personnes rassemblées sur l’esplanade qui fait face aux quartiers militaires du centre-ville, reprend bruyamment le mot d’ordre du jour  :  « Pela familia, eu quero intervenção » (« Pour la famille, je veux une intervention »). Sur les banderoles, on peut lire des slogans dénonçant la corruption des élites, l’insécurité, mais aussi des messages contre le mariage gay (autorisé de facto par la justice) et surtout contre la politique jugée « communiste » du gouvernement actuel. L’étendard des intégralistes, ancien mouvement brésilien de type fasciste, est déployé.

Alors que les manifestants récitent un Notre Père, j’interroge Bethânia, psychologue de 53 ans, sur l’objectif du mouvement. « La constitution brésilienne prévoit que, dans certains cas, les militaires peuvent prendre provisoirement le pouvoir pour assurer l’ordre et la souveraineté nationale » dit-elle, s’appuyant sur une interprétation polémique des articles 34 et 142. « Il s’agit d’un outil légitime pour faire le ménage et préparer de nouvelles élections démocratiques ».

Vraiment ?

1964 : un vaste mouvement conservateur qui légitime le coup d’État

Flashback. Au début des années 60, João Goulart entame une présidence marquée à gauche, place des communistes au gouvernement et annonce de vastes « réformes de base » comprenant notamment la répartition agraire et de vigoureuses mesures sociales.

Le 19 mars 1964, les secteurs les plus conservateurs de la société défilent à São Paulo. Lors de cette première grande « Marche de la Famille avec Dieu et pour la liberté » un demi-million de personnes réclament la fin du « communisme athée ». Le mouvement s’étend rapidement à d’autres villes. Le 31 mars, un coup d’État militaire renverse le gouvernement.

Les généraux s’installent alors au pouvoir et, contrairement à leur promesse initiale, ne montrent aucun empressement à le quitter. À partir de 1968, la junte réduit drastiquement les libertés individuelles et intensifie les persécutions qui visent les opposants, inaugurant des années de plomb meurtrières sur lesquelles le Brésil n’a pas encore fait toute la lumière.  Après une ouverture timide et progressive du régime, la dictature militaire rend finalement les armes en 1985.

« Plutôt des militaires qu’une terroriste »

Dilma Rousseff

Dilma Rousseff devant un tribunal militaire en 1970 (archives Justiça militar/Revue Epoca)

Je demande à Bethânia comment elle peut être certaine que, dans le cas hypothétique d’une intervention des militaires, ceux-ci laisseraient cette fois la place à la démocratie. « Même s’ils restent au pouvoir, personnellement, ça ne me dérange pas. Je préfère vivre sous autorité militaire que d’être gouvernée par une terroriste ».

La « terroriste » en question, c’est la présidente Dilma Rousseff, qui – alors qu’elle n’avait que 19 ans – a été emprisonnée et torturée par la police militaire en raison de sa participation à un mouvement subversif. L’actuelle chef d’État est pourtant aujourd’hui bien loin des idées de sa fougueuse jeunesse et mène une politique modérée et technocratique très critiquée à sa gauche.

Quand j’interroge Israël, 58 ans, sur la vie pendant la dictature militaire, il me reprend avec véhémence :  « Il n’y a pas eu de dictature ! Les militaires ont justement empêché la dictature communiste de s’installer ! » puis, cet officier réserviste se laisse emporter par la saudade : « Avec les militaires il y avait de la sécurité, du patriotisme, on chantait l’hymne national dans les écoles. C’était un moment idéal, maintenant c’est le bazar. »

Une police militaire toujours violente

Héritière de ces deux décennies d’autoritarisme, la police militaire (PM) existe toujours au Brésil et ses méthodes expéditives sont régulièrement dénoncées. Des évènements récents viennent d’ailleurs démontrer une fois de plus que les militaires ne sont pas les plus qualifiés pour assurer la sécurité de tous. Le 16 mars dernier, Claudia Ferreira, une mère de famille de 38 ans, est victime d’une balle perdue lors d’un échange de tirs entre la police militaire et un groupe criminel dans une favela du nord de Rio. Dans des circonstances qui restent encore à éclaircir, les policiers chargent la blessée dans le coffre de leur véhicule et foncent vers l’hôpital. Or, pendant le trajet, le coffre s’ouvre et le corps de la femme, retenu au garde-boue par un vêtement, est trainé pendant au moins 250 mètres sur l’asphalte.

La scène, filmée par plusieurs caméras, a suscité une très vive émotion dans le pays. La version des policiers militaires, selon laquelle ils auraient simplement tenté de porter secours à la victime (décédée des suites de ses blessures), est fortement mise à mal par de nombreux témoins. Par ailleurs, les officiers impliqués dans l’affaire présentent un lourd passif de violence et totalisent 69 victimes mortelles au cours des 14 dernières années (lien en portugais). Quoi qu’il en soit, ceux-ci se trouvent à présent en liberté et, protégés par leur statut militaire, ne risquent pas grand-chose sur le plan judiciaire.

Je rappelle ces faits à Israël, qui reste de marbre à l’évocation de la triste fin de cette mère de 4 enfants : « tout ça c’est à cause des bandits, pas des militaires ».

 « La torture et la prison » pour les opposants à la dictature

Venue de l’autre côté de l’avenue, une contre-manifestation comptant environ 150 participants s’approche. Les insultes fusent de toutes parts, la tension monte rapidement et les policiers présents en nombre repoussent avec une très grande violence les manifestants antifascistes, sous les applaudissements des participants à la « Marche de la famille avec Dieu ».

Une fois les deux groupes tenus à raisonnable distance par un cordon policier et la tension partiellement retombée, je demande à Maria, professeure de 50 ans, si vivre sous la surveillance des militaires était véritablement rassurant. « La sécurité il y en avait pour les riches, oui. Pour ceux qui criaient contre le régime c’était la torture et la prison ! ». Cette militante déçue du PT (Parti des Travailleurs, duquel sont issus Lula et Dilma Rousseff) ne se fait pas d’illusion concernant le régime actuel, qu’elle qualifie de « dictature, mais déguisée ». Elle appelle de ses vœux l’instauration d’une « démocratie populaire, qui va du bas vers le haut ».

Quant au jugement qu’elle porte sur les manifestants d’en face, il est sans appel « ce sont des inconscients, des fils de responsables militaires qui vivent de pensions et n’ont jamais travaillé, il n’y en a pas un pour rattraper l’autre ».

Un mouvement marginal

Avec 250 participants à Rio de Janeiro, à peine plus à São Paulo et un fiasco complet dans la plupart des autres grandes villes du Brésil, la version 2014 de la « Marche de la famille avec Dieu et pour la Liberté » prêterait presque à sourire si les propos tenus par ses participants n’étaient pas si graves. On remarquera tout de même la présence de Jair Bolsonaro, député fédéral de l’état de Rio de Janeiro, parmi les manifestants. L’homme politique, situé tout à la droite de l’échiquier politique brésilien s’est fait connaître par des déclarations tonitruantes ouvertement racistes et homophobes.

En ce qui concerne Dilma Rousseff, que les manifestants abhorrent par-dessus tout, la présidente semble aujourd’hui en bonne position pour être réélue en octobre prochain. En dépit des critiques venues de toutes parts, des innombrables scandales qui touchent son camp et d’un bilan économique très questionné, l’héritière de Lula reste droite dans ses bottes.

Nicolas Quirion

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