Cristino Wapichana : « Ce n’est qu’en nous connaissant que les gens apprendront à nous respecter »

Cristino Wapichana

Cristino Wapichana, des plumes sur la tête et une autre entre les mains.

Le rapport de la société brésilienne aux peuples natifs a toujours été ambigu. S’ils sont souvent érigés au rang de figures du mythe national, les Indigènes du Brésil souffrent néanmoins du regard méfiant porté sur « l’indien » et doivent lutter, parfois violemment, pour faire reconnaitre leurs droits, en particulier ceux concernant la protection des territoires traditionnels.

En guise de patronyme, Cristino a choisi de porter le nom de son peuple, les Wapichanas, un groupe ethnique du nord du pays. Mais son engagement en faveur des siens se manifeste principalement par une intense activité culturelle. Musicien et auteur de deux livres à destination du public jeunesse, Cristino est également coordinateur du Nearin (Núcleo de Escritores e Artistas Indígenas), un regroupement d’artistes qui portent fièrement l’identité indigène.

Alors qu’aura lieu mardi 3 juin la 11e rencontre des écrivains et artistes indigènes à Rio de Janeiro, Cristino Wapichana nous parle du développement récent de la littérature native et des enjeux qu’elle sous-tend.

Lorsque l’on pense aux cultures indigènes, on imagine avant tout une tradition marquée par l’oralité. Comment est apparue la littérature indigène et quelles sont ses caractéristiques ?

Les premiers textes sont apparus pendant les années 80. Cependant, c’est au cours des années 90 que le mouvement a pris un véritable essor.  À l’origine, il s’agissait principalement de textes éducatifs, qui relataient les histoires de tel ou tel peuple. Beaucoup de livres étaient écrits collectivement et publiés grâce aux financements de l’État fédéral, principalement, ainsi que de certaines universités. Aujourd’hui, un écrivain comme Olivio Jekupé a publié 13 œuvres déjà et Daniel Munduruku pas moins de 45 ! Il existe d’autres auteurs emblématiques, citons Eliane Potiguara par exemple.
Historiquement, je dirais que les littératures natives trouvent leur origine dans la lutte pour les droits indigènes des années 70. L’un des aspects de cette lutte consistait pour les villages à envoyer certains de leurs intégrants en ville pour y étudier. Il s’agissait de former des représentants capables de discuter avec les autorités et de comprendre le monde moderne. À cette époque, de nombreuses réunions avaient lieu pour exiger des terres et des droits. Des documents y étaient rédigés pour expliquer les problèmes de santé, d’éducation ou de sécurité dont souffraient les indigènes.

On était plus dans le domaine de la lutte politique que de la littérature…

À strictement parler, oui. Mais notre littérature intègre toutes ces problématiques, elle a une charge sociale, morale. Les histoires que nous racontons doivent comporter une explication, elles donnent une raison à l’existence des choses et exposent notre éthique, très différente de celle des gens de la ville.

La grande majorité des œuvres écrites par des indigènes est destinée aux enfants. Comment expliques-tu cela ?

"Sapatos trocados", le nouveau livre de Cristino Wapichana.

« Sapatos trocados », le nouveau livre de Cristino Wapichana.

Nous nous sommes concentrés sur ce public, car nous pensons que c’est à travers les jeunes générations que nous pourrons changer le regard que la société brésilienne porte sur les Indigènes. Ce n’est qu’en nous connaissant que les gens apprendront à nous respecter.
Avec ces livres, ainsi qu’au travers d’autres types d’actions, nous visons également les professeurs. La loi 11645/08 rend obligatoire l’enseignement de l’histoire et de la culture indigène dans l’enseignement secondaire. Or, les enseignants ne sont pas du tout formés à délivrer ces connaissances. Les livres que nous écrivons offrent une fenêtre sur notre monde.

L’un des chevaux de bataille du groupe d’écrivains dont tu es le coordinateur, le NEARIN, concerne la protection des droits intellectuels sur les œuvres indigènes. Pourquoi est-ce si important ?

Nous avions besoin d’une institution qui défende les droits que nous avons sur notre patrimoine. Le Nearin est lié à l’Institut Indigène Brésilien pour la Propriété Intellectuelle (INBRAPI) qui cherche à affirmer que, oui, les danses, musiques, histoires ou objets artisanaux, tout comme l’utilisation traditionnelle des plantes faite par les indigènes et transmise depuis des générations, peuvent être considérés comme la propriété collective des peuples concernés. Nous voulons défendre l’idée que ces connaissances ne peuvent pas devenir la propriété d’une entreprise ni être reprises et déformées par des auteurs non indigènes dans le cas des œuvres culturelles.

Mais cette volonté d’imposer un droit d’auteur sur un patrimoine immatériel tel que des contes ou des chansons, à une époque où les savoirs et les œuvres circulent de plus en plus librement, ce n’est pas un peu aller à contre-courant ?

C’est vrai, mais il faut bien comprendre que beaucoup d’Indigènes ignorent les droits dont ils pourraient bénéficier lorsque les histoires de leur peuple deviennent des livres, ou que leurs chansons sont enregistrées sur des disques. Et on ne parle pas seulement d’argent, mais également du risque que tout se retrouve déformé, mal interprété. Les Indigènes ont souvent eu tendance à tout donner, à tout raconter à tout le monde. C’est comme cela que l’identité finit par se perdre malheureusement.

Tu parles d’une identité indienne, mais il y a de très grandes différences entre les multiples ethnies du Brésil. Et avant la colonisation, certaines se livraient à des guerres très cruelles entre elles… Quelles seraient donc les choses qui vous rassemblent ?

Le mot « indien » est un mot qui permettrait de regrouper commodément plus de 300 peuples effectivement très différents. C’est une offense ! On se bat pour qu’il ne soit pas utilisé. Nos langues, notre alimentation ou encore nos manières d’être sont très différentes. En revanche, oui, il existe de nombreuses choses qui nous lient. Cela peut se retrouver dans certains aspects pratiques comme la chasse ou la cueillette, mais également dans le fait que nous partageons tous la croyance en un créateur, quel que soit le nom qu’on lui donne.

Le respect pour la terre est également systématique. Il ne peut pas exister de peuple sans terre, cela signifie sa mort. Or ces terres nous ont été volées. C’est pour cela que le combat pour la démarcation des territoires traditionnels nous réunit tous aujourd’hui, malgré nos différences.

Jusque dans les années 1970, l’idée dominante chez les spécialistes du thème était que les Indigènes du Brésil allaient immanquablement disparaître à plus ou moins court terme. Or, c’est tout le contraire qui s’est passé… Les recensements récents de l’IBGE (Institut Brésilien de Géographie et de Statistique) montrent que le nombre de Brésiliens qui se considèrent comme Indigènes aurait triplé en 20 ans ! On compte en effet aujourd’hui presque 900 000 personnes appartenant à plus de 300 ethnies. Comment expliquer un tel revirement ?

Ça peut paraitre étrange en effet. La grande question actuellement c’est celle de l’identité indigène « rémanente », qui concerne ces individus qui se sont mélangés, intégrés à la société, mais qui un jour se sont rappelés qu’il devaient transmettre à leurs enfants l’histoire que leurs propres parents leur avaient racontée.
Cette mémoire, c’est ce qui nous maintient en vie, nous devons savoir d’où nous venons. Ensuite, vient la résistance. Notre mission, c’est de vivre.

 

11e rencontre des écrivains et artistes indigènes

Mardi 3 juin 2014

Centro de Convenções Sul América
Av. Paulo de Frontin, 1 – Cidade Nova
Centro – Rio de Janeiro

De 9h à 17h

 

 

Entretien réalisé par Nicolas Quirion

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One comment

  1. Que de coïncidences! Cristino est adorable, quel bonheur de discuter avec lui et entendre l’accent du Norte, que saudades…
    Effectivement j’habite à Toulouse, j’attendrai le concert avec hâte 😀

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