Lima Barreto, le Carioca qui n’aimait pas (du tout) le foot

Lima Barreto fait un joli sourire au photographe de l’institution psychiatrique où il a séjourné en.....

Lima Barreto fait un joli sourire au photographe de l’institution psychiatrique dans laquelle il séjourna

Écrivain maudit, engagé et incroyablement en avance sur son époque, Lima Barreto fut le témoin atterré et impuissant de la popularisation du  football dans le Rio de Janeiro du début du XXe siècle. Scandalisé par la corruption et le racisme promus par ce sport, il n’eut de cesse d’en dénoncer les « véritables atrocités ».

 

Esprit chagrin, mais esprit lucide. Dans un texte datant de 1921, Afonso Henriques de Lima Barreto s’emportait contre « les grasses subventions qui sont distribuées aux sociétés footballistiques et à leurs déloyaux trésoriers »1. Laissons-nous imaginer que si sa parole avait trouvé davantage d’écho à l’époque, l’État brésilien se serait peut-être épargné − 93 ans plus tard − l’organisation aux frais du contribuable de la Coupe du monde la plus dispendieuse de l’histoire.

Pourtant, lorsque Barreto fonda en 1919 l’éphémère « Ligue contre le football », il était sans doute pleinement conscient que son combat était perdu d’avance, et donc essentiel. « Ce qui m’a poussé à fonder la Ligue fut le spectacle de brutalité, de destruction de toutes les activités que le football était en train de produire (…). Je me suis bientôt rendu compte qu’il y avait un grand mal à ce que l’activité mentale de toute la population d’une grande ville soit absorbée par un sujet aussi futile et qu’elle s’y perde »2 écrivait-il pour justifier son militantisme contre le « jeu de pieds » .

Dans une tentative désespérée de saper le mythe du football vu comme creuset de la nation brésilienne − qui était en train de s’écrire − Lima Barreto collectionnait les coupures de presse dans lesquelles étaient relatés les accidents liés à la passion du ballon rond. Ses écrits sur le sujet regorgent de pathétiques récits de bagarres et évoquent même le suicide d’une jeune épouse délaissée par un mari un peu trop porté sur la baballe. Si Barreto vivait de nos jours, on peut penser que l’histoire de cet arbitre lynché par la foule et décapité dans le Maranhão ; ou encore celle de ce jeune homme tué par une cuvette de toilette lancée depuis les gradins d’un stade à Recife n’aurait pas franchement contribué à nuancer son opinion sur le sujet.

Pour ce pamphlétaire qui ne chérissait rien de plus que sa patrie, le football représentait avant tout un facteur « d’animosité et d’inimitié entre les fils d’une même nation », un projet machiavélique qui avait réussi « à établir non seulement une rivalité entre les différents quartiers de la ville, mais également à semer la discorde entre les différentes régions du Brésil »3. Le contexte actuel et l’ambiance qui plane sur certaines compétitions l’auraient peut-être conduit à élargir le raisonnement au-delà des frontières nationales : les rixes entre Argentins et Brésiliens, par exemple, montrant clairement que, lorsque le football entre en jeux, l’intégration latino-américaine se traduit bien souvent par la distribution de très peu diplomatiques bourre-pifs sur l’arête nasale du voisin.

Plus forte encore est la dénonciation du racisme que Lima Barreto voyait à Lima Barreto 2l’œuvre dans le football de l’époque. La discrimination due à la couleur de la peau est une question que connaissait bien ce mulâtre, petit-fils d’esclave, qui vécut avant qu’il soit de bon ton au Brésil de clamer l’avènement de la « démocratie raciale ». Il faut savoir qu’à l’époque, même si les matchs rassemblaient des supporters de toutes les couleurs et venant de toutes les strates de la société, les joueurs noirs et pauvres étaient écartés des compétitions significatives. Ce n’est que dans les années 1930 que l’ouverture aura lieu. Considérant les propriétaires des grands clubs comme les héritiers de la tradition esclavagiste, Barreto s’éleva contre un système qui prolongeait selon lui une relation de domination. « Voilà la charge de l’homme blanc : taper sur les noirs afin que ceux-ci travaillent pour eux. Dans le football ça ne se passe pas de la même façon : il n’y a pas de coups, mais une humiliation ; pas d’exploitation, mais l’injure faite par la dîme que les noirs payent »4 (en référence au tarif d’entrée dans les stades, pour un sport auquel ils ne pouvaient participer pleinement).

Un auteur à la pointe des combats sociaux

Lima Barreto 3Malgré la pertinence et l’actualité de la plupart de ses observations sur le thème, il serait fort dommage de réduire les prises de position de Lima Barreto à ce combat quelque peu exalté et tardif contre le football ; parfois mené avec un poil de mauvaise foi, comme l’impose la nature du sujet. En dehors d’une œuvre romanesque dans laquelle il interroge, non sans humour, ses propres obsessions (lire à propos du don-quichottisme chronique l’excellent « Sous le bannière de la croix du sud« , ou « Triste fim de Policarpo Quaresma » en portugais), Barreto était un chroniqueur incisif de la société carioca du début du XXe siècle, animé par un percutant esprit de lutte.

Fuyant les mondanités du « Paris tropical » au statut duquel prétendaient les beaux quartiers, récemment débarrassés de la plèbe par de violentes politiques « hygiénistes », Barreto avait élu domicile dans la lointaine banlieue de Rio de Janeiro. C’est depuis ce « refuge des malheureux », des exclus de la ville moderne, qu’il cherchait le contact du véritable peuple carioca et fustigeait les élites. Il prenait systématiquement la défense des opprimés et accordait une importance toute particulière au sort de la femme dans la société brésilienne. Ou pour être plus exact, au sort de la femme pauvre et marginalisée ; tout en distillant au fil des pages son fiel contre la bourgeoise. C’est ainsi qu’il écrivit de vibrantes plaidoiries pour l’éducation des jeunes filles ou contre la criminalisation de l’avortement. En particulier, il s’éleva à plusieurs reprises contre les meurtres de femmes adultères (ou supposées telles), un crime qui paraissait toléré par la société de l’époque : « Cette obsolète domination par la force, de l’homme sur la femme, est une chose si horrible, qu’elle remplit d’indignation. (…) Laissez les femmes aimer comme elles le souhaitent. Ne les tuez pas, pour l’amour de Dieu ! »5, s’exclama-t-il dans la presse d’alors.

 

Mais la clairvoyance, on le sait, cela n’a jamais été très bon pour la santé. Profondément déprimé par ses échecs à répétition auprès d’une société qu’il abhorrait, mais dont il recherchait néanmoins la reconnaissance ; se sentant sans cesse stigmatisé à cause de sa peau, Lima Barreto était un alcoolique impénitent. Frôlant souvent la folie au regard de ses contemporains, il fit deux séjours en hôpital psychiatrique qui n’arrangèrent guère son état. Sa santé très dégradée par les excès et les soucis, il mourut le 1er novembre 1922, tout juste âgé de 41 ans.

 

Nicolas Quirion

 


La plupart des extraits concernant le football sont tirés de la thèse « Footballmania. Uma historia social do futebol no Rio de Janeiro (1902-1938) » réalisée pour l’université de Campinas (São Paulo) par Leonardo Affonso de Miranda Pereira.
J’en profite pour remercier la professeure Andrea Casa Nova Maia, de l’Université Fédérale de Rio de Janeiro, pour m’avoir fait travailler sur un sujet tant honni ; et ainsi permis de découvrir, indirectement, un auteur passionnant.
L’œuvre de Lima Barreto n’est que partiellement traduite en français, j’ai donc dû commettre quelques traductions, avec tout ce que cela implique de risque d’erreurs et d’imprécisions. Voici donc les versions originales des extraits cités, pour les puristes :
1 « (…) as gordas subvenções com que são aquinhoadas as sociedades futebolescas e seus tesoureiros infiéis » (Revue Careta, 1/10/1921).
2 « O que me moveu (…) a fundar a Liga foi o espetáculo de brutalidade, de absorção de todas atividades que o futebol vinha trazendo à quase totalidade dos espíritos nesta cidade. (…). Percebi logo existir um grande mal que a atividade mental de toda uma população de uma grande cidade fosse absorvida para assunto tão fútil e se absorvesse nele » (Revue Careta, 08/04/1922).
3 « um jogo de pés que concorre para a animosidade e a malquerença entre os filhos de uma mesma nação (…). (o futebol) tem conseguido (…) estabelecer não só a rivalidade entre vários bairros da cidade, mas também o dissídio entre as divisões políticas do Brasil » (Revue Careta, 1/10/1921).
4 « É o fardo do homem branco: surrar os negros, a fim de trabalharem para ele. O foot-ball não é assim: não surra, mas humilha, não explora, mas injuria e come as dízimas que os negros pagam » (Journal A. B. C, 10/1921)
5 « Esse obsoleto domínio à valentona, do homem sobre a mulher, é coisa tão horrorosa, que enche de indignação. (…) Deixem as mulheres amar à vontade. Não as matem, pelo amor de Deus! » (Revue Vida Urbana, 27/01/1915).

 

 

 

 

 

 

 

 

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