Vall Neves : « La magie de la favela, c’est la solidarité entre les habitants »

Vall à la porte de sa boutique. Photo: www.facebook.com/vall.neves

Vall à la porte de sa boutique. Photo: http://www.facebook.com/vall.neves

Vall, 46 ans, est une figure incontournable du Morro dos Prazeres, vaste favela située sur les hauteurs de Rio. Déjà connue en tant qu’organisatrice des soirées « Black Santa », elle vient d’ouvrir une boutique d’accessoires de mode conçus à partir de produits recyclés. L’occasion parfaite pour discuter des bouleversements que connaissent les favelas cariocas.

Le Morro dos Prazeres (littéralement « la Colline des Plaisirs ») porte bien son nom. Celui qui ne craint pas de gravir ses ruelles fortement escarpées pourra embrasser d’un regard la plupart des attraits de la mégalopole enchanteresse. Pour accéder au sommet, un incroyable « chemin des graffitis » offre un guide à travers le dédale de maisonnettes bariolées. La « comunidade » semble aujourd’hui paisible et offre au visiteur averti (voir nos consignes de sécurité en fin d’article !) un aperçu fascinant de ces hauts lieux de la culture populaire carioca que sont les favelas. Pourtant, il n’en a pas toujours été ainsi : il y a quelques années encore, ces territoires étaient de véritables ghettos. Le processus de pacification amorcé en 2008 dans quelques favelas stratégiquement sélectionnées a apporté une incontestable amélioration de la situation sécuritaire, tout en créant de nouveaux problèmes à certaines communautés (abus policiers, gentrification).

Même si elle habite dans la favela voisine de Fallet, Vall connait très bien le Morro dos Prazeres, où elle a longtemps vécu et possède à présent sa boutique. Elle nous parle de ses différentes activités au sein de cette communauté et évoque librement la joie et la complexité de vivre dans une favela.

– Comment as-tu eu l’idée d’ouvrir une boutique au Morro dos Prazeres ?

Morro dos Prazeres. Photo : Nicolas Quirion.

Cela fait plusieurs années que je crée des accessoires et j’ai toujours eu ce projet d’ouvrir une boutique. Je voulais faire ceci non seulement pour moi-même, mais également afin d’encourager les femmes de la communauté. Il s’agit de leur montrer que même avec des revenus limités, elles peuvent aussi y arriver, travailler pour elles-mêmes et lutter pour leurs idées. Posséder aujourd’hui ma boutique, c’est un rêve qui se réalise, mais c’est le résultat d’un travail de longue haleine, avec beaucoup de sueur et d’obstination…

– Que vends-tu ici ?

Le « Varal da Val » propose des articles principalement à base de matières réutilisées. Ce que l’on jette à la poubelle je le recueille, je le recycle et j’en fais des accessoires de mode. Par exemple, ces toiles de plastique épais utilisées pour la publicité et les campagnes politiques, elles mettent 400 ans à se décomposer. Les gens les jettent, cela pollue la nature et provoque des inondations en ville en bouchant les égouts. Or, je me suis rendu compte que l’on pouvait en faire des objets utiles et jolis (elle montre un sac de très belle facture). Grâce au résultat de ce recyclage, je fais passer l’information et cela sensibilise les gens aux problèmes environnementaux.

Exemple d'accessoires et vêtements vendus chez Vall, avec modèles et paysage locaux. Photo: www.facebook.com/VaralDaVal

Exemple d’accessoires et vêtements vendus chez Vall, avec modèles et décor locaux. Photo: http://www.facebook.com/VaralDaVal

– Les gens de la favela vont-ils acheter ces articles ?

Quand j’ai ouvert ma boutique dans la favela, j’avais déjà ma clientèle puisque je participais depuis des années à la foire du Lavradio (qui a lieu tous les premiers samedis du mois dans le centre-ville, ndr). Mais mon objectif principal est de montrer un produit différent aux gens d’ici. En effet, ils jettent beaucoup de choses, je voulais leur prouver qu’il est possible de tirer des revenus de ces déchets au lieu de salir la favela. Je suis consciente que je vends davantage auprès des personnes de classes sociales plus élevées, mais en tant que femme noire originaire de la favela je voulais aussi avoir une clientèle locale.

C’est pour cela que je maintiens des prix accessibles pour tous, par exemple on peut acheter de très jolies boucles d’oreille à partir de 5 reais (1,5 €), et même les articles les plus sophistiqués sont bien moins chers que les produits de marque qu’adorent les jeunes. J’ai besoin de vendre, bien sûr, l’argent est important, mais ce qui est encore plus gratifiant c’est de voir les habitants entrer dans la boutique et utiliser quelque chose qui vient d’ici. Au début ils étaient un peu surpris, ils regardaient en pensant que ce serait trop cher pour eux… Mais ce n’est pas le cas et je pense qu’ils apprécient.

– En regardant tes créations, on perçoit une nette inspiration africaine dans les couleurs, les motifs…

Je fais de la danse africaine, c’est quelque chose qui a beaucoup d’influence dans ma vie. Je suis convaincue qu’il y a un rapport entre l’expression corporelle et les objets que je fabrique. Parfois, c’est en dansant que me vient l’idée d’une nouvelle création, cela me donne beaucoup d’inspiration. On pourrait décrire la ligne du Varal da Val comme un mélange d’ « Afro-ethnique » et de « Favela Chic ».

– Tu es également connue en tant qu’organisatrice des soirées Black Santa, des fêtes qui ont lieu dans la favela et où l’on danse sur de la musique noire dans toutes ses variantes.


Dans la favela il y a toujours eu beaucoup de Funk (le « Funk carioca », musique électronique typique de ces zones, ndr). Je n’ai rien contre cela, mais ça me paraissait important d’apporter quelque chose d’un peu différent. C’est pour ça que l’on a créé la soirée Black Santa il y  a 2 ans. Ça a été une véritable lutte pour y arriver, car nous n’avons aucun sponsor, aucune aide extérieure. Mais le résultat est très positif. Avant par exemple, pour aller aux soirées funk, les jeunes filles mettaient des tenues très provocantes ; avec nos fêtes, elles ont compris qu’il était plus intéressant d’avoir un vrai style vestimentaire que de se transformer en un simple objet sexuel. Lors des soirées funk il y avait également beaucoup de bagarres, alors que nous n’en avons jamais eu aucune à déplorer au Black Santa. L’idée c’est juste la paix et la danse !

Vall harangue la foule lors du dernier Black Santa. Photo: www.facebook.com/OBlackSanta

Vall harangue la foule lors du dernier Black Santa. Photo: http://www.facebook.com/OBlackSanta

– Lors de la dernière édition, on a pu remarquer une grande diversité dans le public. Des gens de la favela bien sûr, mais également des étrangers et des Brésiliens de classe moyenne. Que penses-tu de ce mélange ?

Cela fait peu de temps que l’on attire ce nouveau public. Tout à coup, des gens venus de tous les pays ont commencé à apparaitre. C’est très important pour nous. Cela veut dire que l’image de la favela s’améliore et que notre travail est valorisé. Il est bon que les gens de l’extérieur sachent que l’on peut entrer et sortir de la favela sans problèmes.

– Le Morro dos Prazeres a acquis une triste renommée internationale avec le film Troupe d’ÉliteTropa de Elite »), qui montre la violence extrême dans laquelle baignait cette partie de la ville il y a encore quelques années. Comment en est-on arrivés à la relative tranquillité actuelle ?

Comme dans toutes les favelas, il y a eu une époque particulièrement dure. À certains moments, les habitants osaient à peine sortir de chez eux à cause des fusillades. La pacification a beaucoup amélioré les choses. Lorsque le film Troupe d’Elite est sorti, le Morro dos Prazeres a gagné une réputation particulièrement terrifiante, alors qu’en fait la situation n’était pas pire que dans les autres favelas. Pourtant, il faut bien reconnaître que le film montre la vérité de la situation d’alors… Mais cela, c’est le passé. La fête Black Santa a un rôle à jouer pour faire comprendre aux gens qu’à présent on est dans une zone de paix, où les gens sont accueillants, que la favela n’est plus dangereuse.

Deux scènes emblématiques de l’ultra-violent et réaliste « Troupe d’Élite » se déroulent au Morro dos Prazeres. D’un côté la cruauté des trafiquants, de l’autre les exactions de la police.

– Mais comment s’est passée cette « pacification » ? Cela s’est fait sans heurt ?

La marmaille du Morro. Picture by my buddy Ben Robinson ;)

La marmaille du Morro. Picture by my buddy Ben Robinson 😉

Non, bien entendu. Cela a été un choc au début. Malgré la violence, la favela avait sa magie et son propre équilibre. Les gens n’étaient pas au courant du projet d’UPP (Unité de Police Pacificatrice, ndr). Ce fut un changement brutal. Au début, on doutait beaucoup. Le calme allait-il durer cette fois-ci ?  Est-ce qu’on pouvait vraiment marcher dans la rue à n’importe quelle heure ? Maintenant, cette période de doute est terminée, il existe la certitude que la violence d’avant ne reviendra pas. Les gens ont appris à faire confiance à l’UPP.

– Les habitants n’ont-ils pas à se plaindre de cette présence policière ?

Au début, il y a eu beaucoup de résistance. En dépit de la violence lors des règlements de compte et des affrontements avec une faction rivale ou la police, les trafiquants ne s’en prenaient pas directement aux habitants tant qu’ils n’étaient pas mêlés au trafic… Bien au contraire, ils faisaient tout pour se faire bien voir dans la favela. Les Brésiliens disent souvent que les bandits n’ont pas de cœur, mais c’est faux. Les trafiquants vivent dans la favela et partagent nos souffrances. Ils organisaient des fêtes pour les enfants. Au fond, c’étaient les seuls à se préoccuper du bien-être des habitants. Encore aujourd’hui, certains restent en faveur des trafiquants et regrettent cette période. Mais à présent, la majorité accepte et respecte la police, car la police les respecte.

– Il n’y a donc pas d’abus de la part de la police au Morro dos Prazeres ?

Non, vraiment. La favela a été reconquise sans violence, les trafiquants étaient avertis de l’invasion et ont fui avant. La cohabitation se passe bien. Certaines choses ont changé bien sûr. Par exemple, si on veut organiser une fête il faut prévenir le commandant de l’UPP et convenir d’une heure de fin. Dans le cas des soirées funk, les paroles ne peuvent pas faire l’apologie du crime et des violences sexuelles. Et ça, ce n’est pas un mal. Le rythme du funk est tellement intéressant, c’est l’âme de la favela… Il est tellement dommage que parfois ses paroles soient si violentes et offensantes. Un peu de discipline, c’est bon pour la favela.

Le documentaire « Morro dos Prazeres » de Maria Augusta Ramos présente une vision nuancée du processus de pacification dans la favela en question

– Dans certaines favelas de Rio, la pacification a entrainé une mutation sociale profonde. Des populations plus riches s’installent, achètent les maisons et provoquent une hausse globale des prix, ce qui fait fuir les habitants traditionnels vers d’autres zones plus périphériques. L’exemple qui revient le plus souvent c’est la favela du Vidigal, où l’on construit des hôtels de luxe et où même des célébrités s’installent. Que penses-tu de ce phénomène ?

Une vue trop belle pour être laissée aux pauvres ? La favela de Vidigal, proche d'Ipanema, connait un embourgeoisement accéléré. Photo: Nicolas Quirion

Une vue trop belle pour être laissée aux pauvres ? La favela de Vidigal, proche d’Ipanema, connait un embourgeoisement accéléré. Photo: Nicolas Quirion

Je trouve lamentable que la communauté du Vidigal se soit laissée corrompre par l’argent. La favela, c’est un lieu pour les gens simples, les classes C et D. Sa magie, c’est la solidarité entre les habitants. Les gens humbles ont tout le temps besoin de leurs prochains, cela favorise les échanges et la vie collective. Je n’arrive pas à imaginer une favela où tout le monde resterait avec sa porte fermée, où l’on ne parlerait pas à son voisin, où il n’y aurait pas de bruit, pas de gens qui trainent dans la rue à boire une bière…

Fort heureusement, cela n’a pas lieu au Morro dos Prazeres, et j’espère que ce ne sera jamais le cas. Les gens sont très attachés à la communauté. On a souffert pendant des années de la violence, et à présent que ça s’améliore on devrait partir ? Nos bicoques ont beaucoup plus de valeur que tout l’argent que l’on peut nous en offrir.


Sécurité et respect dans la favela

Malgré la présence policière et même si les éclats de violence se font très rares dans cette partie de la ville, les groupes de trafiquants (parfois armés) sont toujours présents au Morro dos Prazeres comme dans les autres favelas. Ces individus n’ont a priori aucune raison de s’en prendre à des « touristes » et ont paradoxalement tendance à garantir une certaine sécurité. Tout incident (a fortiori s’il implique des étrangers) entrainerait en effet une répression policière contraire aux intérêts de ces factions déjà localement affaiblies par la pacification.
Pourtant, les visiteurs peuvent être reçus avec une certaine hostilité par les guetteurs dont le métier est d’être un brin paranoïaques. C’est pourquoi il est préférable d’entrer dans la favela accompagné. Un passage par l’Associação de Moradores s’impose afin d’être présenté et informé d’éventuelles tensions en cours. Il est conseillé de suivre exclusivement le « chemin des graffitis » pour monter et descendre.

La boutique de Vall est située à l’entrée de la favela, juste à côté de l’Unité de Police Pacificatrice et les visites ne présentent aucun risque. Lors des fêtes, un dialogue mené tant avec la police qu’avec les trafiquants permet d’assurer la sécurité de tous.

La favela n’est pas un zoo humain et il est de bonne éducation de saluer, en portugais, les personnes croisées ainsi que de demander la permission pour prendre des photos. Ne jamais oublier la devise officieuse du Brésil : « Gentileza gera gentileza » (« la gentillesse entraine de la gentillesse en retour ») !


En jaune, la boutique de Vall. Photo: www.facebook.com/VaralDaVal

En jaune, la boutique de Vall. Photo: http://www.facebook.com/VaralDaVal

Pour arriver à la boutique « Varal da Val » :  Bus 006 ou 007 (direction Silvestre). Descendre à l’entrée de la favela, rue Gomes Lopes. Continuer à pied tout droit jusqu’à la petite place qui se trouve derrière le terrain de sport « Quadra da barreira », à côté de l’UPP.

Téléphone : 97486-4196
E-mail : val_promoter@yahoo.com.br

Facebook :

www.facebook.com/VaralDaVal

www.facebook.com/OBlackSanta

Nicolas Quirion

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One comment

  1. Primeiramente parabenizar aos moradores de todas as favelas do Brasil ,que ao longo da história vem fazendo o crescimento do país , e que ainda sim são os que sofrem por causa da minoria burguesa que só nos exclui ,com educação, saúde, saneamento ;(sem contar com a descriminação racial)lembrando que o tráfico de drogas é a menor e pior parte da favela e que ainda acaba generalizando todos os moradores ,agradeço a Vall por fazer a diferença como tantos outros irmãos que vem chutando a porta dessa hipocrisia nacional mostrando com muita propriedade que nós estamos aqui e que de uma forma limpa ,negra e pobre que o respeito pela favela não está sendo pedido , é uma imposição.
    Parabéns pelo trabalho
    Tamo junto FAVELA.

    Alcyr Lauduger
    Negro favela

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