La puissance de la Maré (1/2)

Dans les rues de Nova Holanda, à la Maré. Photo: Nicolas Quirion

Dans les rues de Nova Holanda, à la Maré. Photo: Nicolas Quirion

Le quartier de Maré, c’est souvent la première image de Rio à laquelle a droit celui qui arrive par l’aéroport international. Et cet aperçu initial n’est guère flatteur. Profondément marquée par la pauvreté et la violence, la gigantesque favela est une zone sensible où l’armée est actuellement déployée. Il y bouillonne pourtant une richesse culturelle insoupçonnable.

Les Brésiliens qui habitent la ville formelle (« o asfalto« ) ne sont souvent pas tendres avec la favela. Quand ce n’est pas un violent désir d’annihilation de ces « chancres urbains » et de leur population de « bandits » que l’on sent poindre, on ne manque pas de déplorer l’abandon dans lequel les autorités laissent les favelados, mais on préfère la plupart du temps maintenir une saine distance.

« Il faut vraiment avoir une mentalité de gringo pour s’aventurer là-bas », m’écrivait à ce propos un ami de sensibilité plutôt progressiste lors d’une discussion en ligne. Cette crainte du bidonville, entretenue par le sensationnalisme des médias lorsqu’ils traitent le sujet, est parfois agaçante.

Habitant moi-même dans une favela, je peux constater au quotidien que mes voisins sont de braves gens, toujours ravis d’engager une chaleureuse conversation ou de nous inviter à un barbecue sur le toit de leur maison. Paradoxalement, il s’agit sans aucun doute de l’endroit de la ville où je me sens le plus en sécurité. J’ai même vu les vendeurs de drogues, constamment postés au coin de la rue, aider une vieille dame à porter ses sacs de courses.

Avant d’aller explorer la Maré, je fais part de cette vision angélique à mon accompagnatrice, travailleuse sociale chevronnée. Elle ne contredit pas mes propos, mais précise que là où nous allons « les frontières entre honnêtes gens et criminels sont très très minces ». C’est parti.

L’anti carte postale carioca

Maré depuis autoroute

Une partie de Maré, vue depuis l’autoroute. Photo: capture d’écran reportage Globonews

Située dans la zone nord de Rio de Janeiro, éloignée des attraits emblématiques de la « cité merveilleuse », Maré est essentiellement plate, sans verdure ou presque. Coincé entre les eaux putrides de la baie de Guanabara et un réseau routier à la circulation intense, l’ensemble de 16 favelas qui constituent ce « complexe » s’étale sur une longue frange de terre conquise grâce à des remblais, formés par les habitants eux-mêmes à partir de débris divers, là où existait jadis une vaste mangrove.

Vue depuis l’autoroute, elle ne possède pas une once du charme pittoresque de certaines petites « comunidades » plus proches du cœur économique et culturel de la ville. C’est d’ailleurs l’une des parties les plus pauvres de la municipalité de Rio. Véritable ville dans la ville, elle compte plus de 130 000 habitants. À cause de la pollution extrême des environs, les problèmes dermatologiques et respiratoires sont endémiques. Quant à la réputation sécuritaire de la favela, elle est terrifiante.

Pourtant, Maré possède une vie communautaire et culturelle exubérante. Ce n’est qu’en parcourant longuement ses ruelles sales mais pleines de vie, en faisant la connaissance de ses habitants affables que l’on parvient peu à peu ; comme aux côtés d’un amant disgracieux, à apprécier la vraie beauté – qui est intérieure comme on le sait.

Des musées dans la favela

Construction d'une maison sur pilotis. Photo: www.museudamare.org.br

Construction d’une maison sur pilotis. Photo: http://www.museudamare.org.br

Le Musée de Maré s’impose comme une première étape incontournable pour appréhender l’endroit. Cette initiative d’une audace rare est l’œuvre du CEASM, l’une des nombreuses ONG qui s’activent auprès de la population locale. Organisé en différents « temps » qui symbolisent la routine de la favela (la maison, le travail, la religion, la peur…) le musée se veut un espace de préservation de la mémoire collective et de rencontre entre les habitants. Grâce à de stupéfiantes photos d’époque, on y apprend qu’à l’origine une large partie des habitations étaient construites sur pilotis et reliées entre elles par un réseau chaotique de planches suspendues au-dessus de l’eau. Une reconstitution de ces bâtisses précaires, remplie d’objets d’époque, est d’ailleurs l’une des principales attractions.

Les grands travaux planifiés par les autorités locales dans la région à partir des années 50 ont mené à la destruction sauvage de ces demeures de fortune. Lors d’opérations de sinistre mémoire, la garde municipale arrachait les pilotis des maisonnettes à l’aide de câbles de fer tirés par des tracteurs, sans égard aucun pour leurs habitants. Ces expulsions cruelles ont eu pour effet de voir naître à Maré les toutes premières associations d’habitants (« associações de moradores ») et d’implanter une culture de résistance collective encore bien présente de nos jours.

Créé en partenariat avec des universitaires et inauguré avec la bénédiction de l’ancien ministre de la culture Gilberto Gil (représentant par excellence de la « gauche festive » brésilienne) on aurait pu imaginer le musée quelque peu déconnecté des attentes de la population locale. Ce ne semble pas être le cas puisque durant notre parcours nous avons pu remarquer les réactions positives d’une autre visiteuse, habitante historique de la favela. Accompagnée de sa petite fille, elle retrouvait avec une réelle émotion des souvenirs de sa jeunesse et complétait par des anecdotes personnelles la visite offerte par notre guide, Terezinha Lanzellotti (qui vit également à Maré depuis son enfance). « On tombait souvent dans l’eau en circulant entre les baraques, mais il y avait toujours quelqu’un pour vous repêcher », nous a-t-elle raconté, offrant ainsi une métaphore intemporelle du sens de l’entraide qui, de l’avis de tous, lie les habitants des favelas.

Unique en son genre, apprécié des habitants et salué comme une grande réussite par ceux qui ont eu l’occasion de le visiter, le Musée de Maré est pourtant aujourd’hui menacée. La compagnie navale propriétaire de l’entrepôt, désaffecté depuis de très nombreuses années, a en effet demandé l’expulsion des installations sous 90 jours, sans négociations préalables. Prise par surprise, l’administration du musé se mobilise afin de trouver une solution alternative. Difficile de savoir ce qui se passera, mais afin d’attirer l’attention des pouvoirs publics, une pétition (encore une !) peut toujours être signée en ligne.

Maré possède un autre vaste espace dédié à la culture, qui accueillait lors de notre visite une surprenante exposition prenant principalement pour objet des aspects de la vie quotidienne du favelado.

Bande annonce de l’exposition Travessias 3, visible jusqu’au 13 novembre

L'improbable Centre d'Arts de la Maré

L’improbable Centre d’Arts de Maré. Photo: Nicolas Quirion

Piètre critique d’art contemporain, je préfère poser une question impertinente à notre guide, Daniel. Au sein d’une population qui manque de tout, y compris de certains services basiques, quelle est l’utilité de disposer d’un lieu consacré à l’art dont le coût de fonctionnement doit être énorme  et qui d’une certaine manière rappelle les habitants à leur condition ?

« Quand un peuple est dominé par un autre à travers la guerre, il existe toujours de la part du vainqueur la volonté d’effacer la culture du vaincu », me répond-il. « Ces espaces servent à rappeler aux habitants qu’ils ont une histoire », me répond-il.

Le Brésil n’est pourtant officiellement engagé dans aucun conflit belliqueux et n’en a connu que très peu au cours de son histoire. Mais, tous les jours, c’est une véritable guerre interne qui semble se jouer dans certaines zones.

Le 30 mars 2014, peu avant la coupe du monde, une opération conjointe de la police et de l’armée a abouti à l’invasion de Maré, dans l’objectif de lutter contre la présence du trafic de drogue. Près de 1500 hommes lourdement armés, appuyés par 21 blindés, ont pris possession du territoire.

Alors que, dans d’autres favelas qui bénéficiaient d’une meilleure situation de départ, le processus de pacification a souvent été bien accueilli par les habitants ; à Maré on entend souvent dire qu’avec la présence militaire, les armes ont simplement changé de mains.

  • Lire la suite :

La puissance de la Maré (2/2)

Infos pratiques

Museu da Maré

Av. Guilherme Maxwell, 26
Maré, Rio de Janeiro

www.museudamare.org.br

Centro de Artes – Galpão Bela Maré

R. Bitencourt Sampaio, 119-249
Maré, Rio de Janeiro
(Entre les passerelles 9 et 10 de l’Avenida Brasil)

2014.travessias.org.br

Publicités

2 Commentaires

  1. J’ai lu avec attention les deux articles sur la Maré et je partage de nombreux points, cependant le ton est parfois léger pour décrire des conditions de vie inadmissibles dans lesquelles vivent ces personnes. La présence du musée pour moi est une absurdité, comme la présence du téléphérique dans le complexe Alemão. Les égouts sont une urgence dans ces quartiers dans lesquelles j’ai été surpris par le nombre de terrains de foot, on se fout vraiment de la gueule de ces populations et on leur fait croire qu’avec un pouvoir d’achat en hausse leurs conditions s’améliorent. De même pour les trafiquants, ces personnes sont d’une violence extrême, et les enfants vivent avec ces modèles parce que l’éducation frise le néant. Porter un jugement sur les trafiquants (produits de la misère) et les UPP (aux ordres du gouvernement) ne mène pas loin, mais attaquer le mal à la source prendra des décennies si on commence maintenant, ce qui n’est pas du tout le cas. Je suis très pessimiste quant à l’avenir de cette frange de la population brésilienne, surtout avec les élections qui n’annoncent aucun changement… Merci pour ce blog

  2. Merci pour ce commentaire ! Tout de même, il me semble difficile de mettre sur le même plan le téléphérique do Alemão (œuvre pharaonique effectivement très discutable – j’y reviendrai) et le Musée de la Maré, une initiative visiblement consensuelle dont le coût reste marginal. Les locaux, d’anciens entrepôts d’une compagnie navale, étaient jusqu’à présent « prêtés » à l’ONG responsable de l’exposition).
    Quand au ton « léger » de l’article, je trouve qu’il serait en effet dommage de passer sous silence une certaine allégresse que l’on peut percevoir très clairement dans ces zones. En dépit des innombrables problèmes qui les accablent, les habitants n’ont généralement pas l’air malheureux, y compris dans une favela « dure » comme la Maré. Et ce constat, ce n’est pas un fantasme d’européen en mal « d’authentique », mais quelque chose que les gens expriment spontanément.
    J’ai quelques réserves concernant la qualité de l’institut, mais ce paradoxe a été chiffré récemment par une enquête. Selon Datapopular, 94% des habitants de favelas affirment être heureux, 74% considèrent que leur vie s’est améliorée et 66% ne souhaite pas quitter la favela, même si leur revenus doublaient. (source: http://economia.ig.com.br/2014-08-04/94-dos-moradores-de-favela-sao-felizes-revela-meirelles-do-data-popular.html).
    Pour autant, il est évident que tout reste à faire, à la Maré comme ailleurs !
    Bien cordialement.

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s

%d blogueurs aiment cette page :