Rencontre — Metá Metá : la musique de transe qui rentre dans l’Exu

Image : capture d’écran http://tinyurl.com/l6zfje9

Prochainement en tournée dans 9 villes et 7 pays d’Europe, l’un des plus remarquables phénomènes de la nouvelle scène musicale brésilienne  répond à nos questions. L’occasion de comprendre la relation qu’entretient le groupe avec la mystique afro-brésilienne et de découvrir les passionnants projets parallèles de ses membres.

On vous en avait déjà parlé il y a quelques mois. C’est à présent nimbés d’un joli succès d’estime des deux côtés de l’Atlantique que les Brésiliens reviennent se frotter au public européen. Rien d’étonnant à les retrouver à l’affiche du festival des Transmusicales de Rennes,  dont la réputation de découvreur de talents n’est plus à faire. Le légendaire batteur nigérian Tony Allen (qui fait d’ailleurs son apparition sur leur disque) ne les a-t-il pas présentés comme des « inventeurs » au sein la nouvelle scène locale  ?

Laissant aussi bien la place à la langueur de la musique populaire brésilienne et à la touffeur des rythmes de l’afro-beat qu’à l’intensité cathartique d’un rock éperonné par des éclats noisy, la musique de Metá Metá ne commet pas l’erreur de rester bloquée dans un grand écart entre ces univers disparates. Elle constitue plutôt un possible point de rencontre pour ce qui se fait de mieux en termes de musiques actuelles mondiale.

Dans le candomblé brésilien, culte dont se sont imprégnés les membres du groupe, il n’est que très peu question de mortification et de recueillement pour communier avec le sacré, mais bien plutôt d’offrande et de transe. C’est par conséquent dans un tourbillon sonique et tribal que leurs prestations électriques précipitent le public.

Capture 7

Image : capture d’écran http://tinyurl.com/kfrhaev

Appuyé sur scène par une section rythmique implacable, le son du trio de São Paulo gagne une ampleur et une efficacité qui ne devraient pas décevoir les amateurs de rock brut de décoffrage. Entre motifs étrangement syncopés et accords rageurs, la guitare de Kiko Dinucci tout fuzz dehors  charrie une urgence frénétique et s’aventure dans des délires bruitistes qui rappellent que le groupe n’a pas usurpé son identité « punk ». La puissance du saxophone ténor furibard de Thiago França, filtré par de nombreuses pédales d’effet, manque à chaque mesure de renverser la salle grâce à des riffs entêtants. Lesquelles finissent souvent par passer à la moulinette du free-jazz. Quant à la voix de Juçara Marçal tantôt empreinte d’une sensualité toute brésilienne, tantôt incantatoire lorsque les sonorités mystérieuses de langue yoruba s’élèvent son intonation chaude et déliée attise les sens telle la plus capiteuse des cachaças.

En concert dans leur fief de São Paulo

À la veille d’une nouvelle tournée européenne, lessivés après avoir sillonné ce pays-continent qu’est le Brésil au cours des dernières semaines, les trois membres fondateurs de Metá Metá nous ont accordé un bref entretien avant de se produire en plein cœur du complexe de favelas de la Maré. On aurait aimé leur poser des centaines de questions, mais le temps presse avant de monter sur scène…

Interview :

Vous avez effectué une mini-tournée en Europe fin mars 2014 et le groupe a reçu des critiques très encourageantes*, dans la presse anglaise et française notamment…

Kiko Dinucci : Lorsque nous sommes allés là-bas, on venait de lancer le disque en Europe (le second du groupe, « MetaL MetaL », ndr). Nous n’avons fait que 3 concerts, un à Bruxelles et deux à Paris. En fait, on a passé la plupart du temps à discuter avec des journalistes pour promouvoir le groupe. Il me semble que Metá Metá a été une surprise pour la critique européenne, qui n’était pas habituée à entendre ce genre de musique en provenance du Brésil depuis l’époque de Chico Science. Je crois qu’on propose une gamme culturelle qui plait aux Européens : de la musique brésilienne traditionnelle, une influence afro-religieuse dans les paroles, mais le tout mélangé à des sons très modernes. Cela a interpelé les journalistes, ils sont venus aux concerts voir ce que ça donnait sur scène. Les bons retours que l’on a reçus par la suite nous permettent de retourner là-bas à présent.

Et au-delà des journalistes, quel a été l’accueil du public ?

Meta MetaKiko Dinucci : Très bon, mais beaucoup ont découvert le groupe seulement à cette occasion. Je crois que pour cette nouvelle tournée, les gens connaitront davantage notre musique, auront plus d’attentes. Cela va être une expérience totalement différente, avec un public qui devrait être bien plus important.

Vos paroles sont souvent écrites en hommage aux divinités afro-brésiliennes du candomblé. Comment en êtes-vous venus à vous intéresser à cette mystique ?

Kiko Dinucci : Lorsque l’on a commencé à écrire nos chansons, nous étions déjà adeptes de ce culte. Nous avions fait nos recherches sur le candomblé et intégré ses pratiques. Il était donc naturel de parler des Orixás. Ce qui différencie nos paroles de celles, par exemple, de Vinícus de Moraes (un autre compositeur brésilien qui a écrit sur ce thème, ndr) c’est que nous nous basons sur des narrations qui proviennent du culte d’Ifá. On aime raconter les histoires et les mythes yorubas (une ethnie d’Afrique de l’Ouest, ndr), ce qui constitue une nouveauté au Brésil.

Aujourd’hui, au Brésil, ces pratiques religieuses sont la cible de persécutions et ceux qui s’y adonnent sont très stigmatisés.

Exu

Représentation populaire d’Exu

Kiko Dinucci : Depuis ses origines, le candomblé est persécuté, que se soit durant la période coloniale ou pendant la dictature militaire. Avec l’apparition des églises néo-pentecôtistes et évangéliques, le candomblé et l’umbanda ont subi une véritable entreprise de démonisation. Sur la TV Record, qui appartient à Église universelle du Royaume de Dieu, très puissante, on pouvait voir des séances d’exorcisme où les pasteurs faisaient sortir Exu (divinité associée de manière simpliste et tendancieuse au diable, à prononcer « échou », ndr) du corps des gens. Cela fait 30 ans que ça dure et de nombreux adeptes du candomblé finissent par rejoindre les rangs des évangéliques. À Rio, des centres de candomblé ont dû quitter la favela, car les chefs du narcotrafic s’étaient convertis au néo-pentecôtisme. Ces églises créent une culture de la haine et associe les pratiques afro-brésiliennes à la magie noire, aux sacrifices d’enfants.

Pratiquer le candomblé devrait être une option religieuse comme les autres. Or, il me semble qu’auparavant cette religion était davantage associée aux classes populaires, alors qu’aujourd’hui les classes moyennes sont en train de se l’approprier. Je crois que le Candomblé est amené à se transmettre davantage auprès d’une certaine élite, des intellectuelles, des classes moyennes. Malheureusement, c’est de moins en moins une religion du peuple, à cause du discours discriminatoire qui s’est généré.

Vous êtes tous impliqués dans un nombre impressionnant de projets musicaux. Quelles sont vos actualités respectives ?

Thiago França : Nous vivons de l’ensemble de ces projets. Notre créativité artistique est toujours née des nombreuses collaborations que l’on fait à droite à gauche. De mon côté, en ce moment, je joue dans « A Espetacular Charanga do França », un ensemble qui présente des compositions propres ainsi que des morceaux traditionels, de carnaval. À côté de ça, j’ai aussi la « Space Charanga », qui rassemble plus ou moins les mêmes musiciens, mais qui interprètent un répertoire à la sauce free-jazz… Il y a aussi MarginalS, qui est un groupe d’improvisation libre. Et puis, cette semaine, j’ai lancé « Malagueta, Perus E Bacanaço » qui est un disque de samba inspiré d’un livre. Avec chacun de ces projets, on explore un langage différent, on invente un univers. Cela permet aussi de collaborer et de dialoguer avec d’autres artistes comme Rodrigo Campos, Emicida, Romulo Fróes, Criolo, Otto, Lucas Santtana

Juçara Marçal : Le disque « Encarnado » du groupe qui porte mon nom a été lancé gratuitement il y a quelques mois. Récemment, il a gagné le prix Multishow dans la catégorie « Música Compartilhada », qui récompense les œuvres « alternatives » distribuées librement. Ce disque est également né de rencontres et de collaboration avec d’autres artistes. Le travail des uns alimente l’inspiration des autres, et ainsi de suite.

Le disque « MetaL MetaL » a été distribué en Europe en 2014 seulement, mais il existe depuis 2012. Avez- vous de nouveaux morceaux et un nouveau disque en préparation avec cette formation ?

Thiago França : On veut enregistrer un nouveau disque, bien sûr, mais il n’y a pas de volonté de privilégier Metá Metá. On fait juste davantage de concerts avec ce groupe, car il y a plus de demande. Dans l’immédiat, on doit se concentrer sur la diffusion de nos autres projets, en particulier sur l’enregistrement du disque de Padê, le projet de Kiko, et sur le nouveau Rodrigo Campos. On ne s’arrête jamais ! Notre mode de fonctionnement, ce n’est pas de nous dire « allez, on va enregistrer un disque avec tel groupe », il n’y a pas vraiment de planification. Il faut juste attendre que le moment soit propice, qu’une idée surgisse et qu’on en ressente le besoin.

En tournée en France :

Turnê Meta meta

*À lire:

– « Le Trio Metá Metá, orixás perchés » (Libération)

– « Les musiciens brésiliens d’aujourd’hui et de demain » (Le Monde)

– Chronique sur France Culture

– Chronique sur Mondomix

– « Metá Metá, libre et épileptique » (Les Inrocks)

– « La Transe afro punk de MetaL MetaL » (Afro-Sambas.fr)

– « Les Orixas en liberté »(Bonjour Samba)

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