Conceição Evaristo, écrivaine : « Ce que je souhaite, c’est une visibilité pour les femmes noires »

Conceição Evaristo (photo : Nicolas Quirion)

Conceição Evaristo (photo : Nicolas Quirion)

Conceição Evaristo est l’une des trop rares représentantes actuelles de la littérature noire et féminine au Brésil. Alors que son œuvre L’Histoire de Ponciá vient d’être traduite et éditée en français par les toutes jeunes éditions Anacaona, nous avons rencontré l’auteure avant son départ pour la France, où elle participera au Salon du Livre de Paris.

Votre livre L’histoire de Ponciá, a été présenté comme un roman d’apprentissage. Quelle est la nature de la relation du personnage avec le monde qui l’entoure ?

Toute l’histoire se déroule à partir des souvenirs du personnage central, Ponciá Vicêncio. Elle est toujours tournée vers elle-même ; son rapport au monde et à la société, en matière de dialogue, est extrêmement mince : elle n’interagit que très peu, y compris avec son mari. Bien qu’il s’agisse d’une histoire intime, Ponciá est dépositaire d’une mémoire collective qui embrasse toute l’histoire et la trajectoire des Africains et de leurs descendants au Brésil. La migration qu’elle effectue est un mouvement que beaucoup de personnes font de nos jours. Tous ces habitants des campagnes qui migrent vers les grandes villes, en quête d’une vie meilleure. C’est la même chose à laquelle je me suis moi-même livrée en quittant l’état de Minas Gerais pour Rio de Janeiro en 1973. En général, dans les romans d’apprentissage, on assiste à une trajectoire d’ascension. Le héros aboutit finalement à une issue positive…

Mais pour Ponciá, il n’y a pas de réconciliation avec le monde.
couverture_livre_fr

Couverture de l’édition française, disponible aux éditions Anacaona (http://www.anacaona.fr)

Bien au contraire, visiblement sa trajectoire est celle d’une perte, celle de la raison. Mais, peut-être que cette analyse ne prend pas en compte la complexité du personnage. Lorsqu’à la fin, Ponciá retourne chez les siens, près de la rivière, elle se trouve plongée d’une certaine façon dans un état de plénitude. Est-elle devenue folle ? Cela dépend de la manière dont vous concevez son état émotionnel. Moi, j’aime penser que c’est à ce moment qu’elle trouve finalement la tranquillité, car c’est là que l’héritage ancestral est transmis. Il me semble que lire Ponciá Vicêncio par le biais de la théorie du roman d’apprentissage est insuffisant. Peut-être faut-il plutôt penser à travers les cultures africaines et afro-brésiliennes. Dans la pensée européenne, tout doit être rigoureux, démontré… il faut que le mystère soit levé. Mais il y a d’autres cultures qui, au contraire, se réalisent dans la célébration du mystère. Pour Ponciá Vicêncio, il s’agit un peu de cela. Très tôt, il y a des indices sur sa capacité à accepter l’inconnu, à percevoir ce que personne d’autre ne voit. Sa mémoire est historique et ancestrale.

La thématique de la discrimination raciale est omniprésente dans votre œuvre. Le Brésil est un pays qui envoie des signaux très contradictoires à ce sujet. Il y a bien sûr cette exaltation de la démocratie raciale, du métissage, mais on constate aussi que dans les médias, la politique, les Noirs sont bien souvent absents. Et puis comment oublier ces chiffres dramatiques sur la violence, qui touche en majorité la jeunesse noire. Quelle est de nos jours la place de l’afro-descendant dans la société brésilienne ?

La grande partie de la population noire brésilienne est aujourd’hui cantonnée à une position extrêmement subalterne. Et c’est encore pire si l’on se penche sur la situation des femmes, qui exercent des professions méprisées socialement, pour des salaires de misère. La population qui descend des esclaves se trouve encore aujourd’hui à la base de la pyramide sociale. Il y a donc effectivement une contradiction importante, car le Brésil s’est toujours fait le chantre de la cohabitation harmonieuse, au moment où des pays comme les États-Unis ou l’Afrique du Sud pratiquaient la ségrégation raciale. En surface, cette harmonie existe. On dit que le problème est uniquement social, que les Blancs et les Noirs bénéficient des mêmes chances. C’est faux. À mesure que le Noir monte dans l’échelle sociale et commence à entrer en compétition avec des Blancs, le racisme refait surface. Il est très difficile de changer les mentalités, car la propagation des représentations ethniques et sociales ne se fait pas qu’à l’école, cela passe également par les médias. Et au Brésil, les médias sont profondément racistes.

Série télévisée "Sexo e as Negas", de la chaine Globo, très critiquée lors de sa diffusion en 2014.

Série télévisée « Sexo e as Negas », de la chaine Globo, souvent accusée de transmettre une vision stéréotypée de la femme noire lors de sa diffusion en 2014.

Cela fait 80 ans qu’a été publié le livre de Gilberto Freyre, Casa-Grande e Senzala, dans lequel l’apport de l’Africain à la formation de l’identité brésilienne est relevé ; et plus de 10 ans qu’existe la loi 10.639, qui impose l’enseignement de l’histoire et de la culture afro-brésiliennes à l’école. Aujourd’hui, comment le Brésil appréhende-t-il cet héritage ? Voit-on à l’œuvre un mouvement de rejet ou une valorisation ?
Transport d'esclaves durant l'époque coloniale

Transport d’esclaves durant l’époque coloniale

Je dirais principalement qu’on assiste à une folklorisation. Le Brésil a du mal à penser sérieusement les cultures natives, celles de l’Indigène ; ou bien diasporiques, qui sont venues de l’Afrique par le biais de la traite négrière. Toute notre formation est basée sur les modèles importés d’Europe. Historiquement, les grands intellectuels allaient tous là-bas : France, Portugal, Angleterre… Il s’est donc créé un imaginaire dans lequel cette matrice est le modèle. C’est celle qui offre des possibilités d’emploi, d’étude ou de visibilité. Le principal responsable de notre manque de perception des relations raciales au Brésil, c’est justement Gilberto Freyre, même si à l’époque ses idées ont constitué un progrès. Il fut le premier penseur à reconnaitre la valeur du métissage, on ne peut pas l’oublier. Mais la grande erreur intellectuelle qu’il a commise, c’est de penser que ce métissage s’était effectué de manière harmonieuse. Au contraire, ce fut le résultat d’un conflit, d’une imposition. La femme noire et la femme indigène n’étaient pas maitresses de leurs corps. Elles étaient esclaves à deux titres, comme travailleuses productives et comme objets sexuels. Lors d’une invasion, les femmes sont souvent considérées comme un simple butin à se répartir. Freyre a popularisé l’idée que la colonisation portugaise fut douce comparée à celle des autres pays européens, c’est ce qu’on appelle le lusotropicalisme. Mais toute colonisation se fait par la violence. La violence qui existe aujourd’hui est la conséquence de cette violence originelle. Ce que fait la police aujourd’hui avec les pauvres, c’est la même chose que faisait le capitão do mato (traqueur d’esclaves fugitifs, ndr). La violence se réverbère au long de l’histoire.

Des "suspects" escortés par la police à Rio de Janeiro, 1982. Photo: "Todos Negros", Luiz Morier

Des « suspects » escortés par la police à Rio de Janeiro, 1982. Photo: « Todos Negros », Luiz Morier

Vous venez d’un milieu très  pauvre, mais avez réussi à étudier, jusqu’à obtenir un doctorat en littérature. Votre parcours personnel interpelle. Mais pour qui observe le Brésil actuel, cette histoire parait presque familière. On ne compte plus les footballeurs ou les chanteurs sortis des bas-fonds et devenus célèbres. Il y a également des politiques de premier plan, comme Lula ou Marina Silva, et encore des juristes tels que Joaquim Barbosa, qui parviennent aux sommets en partant de rien. Cela veut-il dire qu’aujourd’hui au Brésil, le pauvre — pour peu qu’il travaille dur — arrivera à quelque chose ?

Cette idée est non seulement fausse, mais elle est dangereuse. La plupart des gens que je fréquente se tuent à la tâche, perdent des heures dans les transports, suivent des cours du soir… et n’arrivent pas à s’en sortir. Ceux qui conquièrent une situation sociale enviable sont des exceptions. En dehors peut-être du football et de la musique, qui sont des domaines plus permissifs. Le système ouvre des brèches, il a besoin d’exemples, de cas exceptionnels pour camoufler tout le reste. Nous qui parvenons à un certain statut, nous ne devons jamais oublier le collectif. Il ne faut jamais dire « regardez, moi j’y suis arrivé, alors pourquoi restez-vous au sous-sol ? », c’est un discours malsain. Ce que je souhaite, ce n’est pas une visibilité pour moi, mais pour les femmes noires. Et cela est beaucoup plus difficile à obtenir.

Une bonne partie de vos histoires se déroulent dans la favela, qui est également le lieu où vous avez grandi. Vous semblez offrir une perspective plutôt sombre sur ces quartiers. Il existe pourtant également une représentation différente de le favela, qui est parfois présentée comme un havre de solidarité, de joie de vivre, de culture urbaine… Alors, la favela : enfer ou paradis ?
Favela Dona Marta, souvent considérée comme "exemplaire". (photo : Nicolas Quirion)

Favela Dona Marta, à Rio, souvent considérée comme « exemplaire ». (photo : Nicolas Quirion)

Ces deux aspects cohabitent. Dans mon livre Beco da Memória, qui est un recueil de contes dont les histoires se déroulent dans des favelas, on trouve également cette vision plus positive. Mais si l’on parle d’un lieu où les habitants n’ont pas accès à des conditions de vie décentes, sans égout, sans hygiène, sans rien… non, je ne pense vraiment pas que l’on puisse romancer ce genre d’existence. Comme le  disait Joãosinho Trinta, un grand directeur de défilé de carnaval, « il n’y a que les intellectuels pour aimer la misère ». De nos jours, particulièrement à Rio de Janeiro, certaines favelas ont acquis des caractéristiques différentes. On y trouve de tout, même des agences bancaires. Ces endroits peuvent certainement être plaisants, mais malgré ces progrès les habitants continuent à vivre dans une grande vulnérabilité. Par exemple, la manière dont la police agit dans ces lieux est radicalement différente. Les policiers militaires ne vont jamais entrer dans un appartement à Copacabana en défonçant la porte et en tirant de partout, comme cela se passe chez les habitants de la favela… Le phénomène que l’on observe par ailleurs à Rio de Janeiro, c’est que plusieurs favelas se trouvent au beau milieu de quartiers très valorisés. Celles-ci sont davantage soignées par les autorités, car elles font partie de la carte postale carioca et il faut les montrer comme des modèles. Encore une fois c’est la logique de l’arbre qui cache la forêt.

Vous ferez partie des 48 auteurs brésiliens présents au Salon du Livre de Paris. La France et sa culture occupent-elles une place au sein de votre imaginaire politique et artistique ?

Salon du livreJe suis très heureuse d’aller au Salon du Livre, bien que ce soit une grande responsabilité.  Je suis autodidacte en français et parviens à peu près me débrouiller. Durant mon adolescence, j’étais impliquée dans des groupes religieux liés à la théologie de la libération, dont de nombreux penseurs et acteurs étaient français. Je lisais donc beaucoup dans cette langue, y compris des romans. J’adorais Le Petit Prince ! Plus tard, j’ai étudié le mouvement de la négritude, avec des intellectuels tels que Léopold Senghor ou Aimé Césaire, qui écrivaient dans la revue Présence Africaine, publiée à Paris. D’autres intellectuels français m’ont marqué, comme Michel de Certeau et son « Invention du quotidien », ou encore Frantz Fanon. Certains d’entre eux nous aident à penser la situation des peuples diasporiques, ces penseurs venaient des colonies françaises. Voilà un paradoxe auquel je me suis attachée dans ma thèse de doctorat : souvent, c’est au sein même de la métropole colonisatrice que la pensée anticoloniale germe ; et c’est là que le colonisé apprend à penser sa propre histoire, à se rebeller.

Entretien réalisé par Nicolas Quirion.

Agenda de Conceição Evaristo durant le Salon du Livre 2015

Agenda de Conceição Evaristo durant le Salon du Livre 2015

  • L’histoire de Ponciá (titre original: Ponciá Vicêncio), Anacaona éditions. 15€. ISBN : 978-2-918799-75-7 Boutique en ligne

 

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2 Commentaires

  1. Bonsoir Nicolas,
    Je suis tombée sur ton blog en cherchant le twitter de Conceição (qui de toute évidence n’en a pas ahah). En tout cas Carnets du Brésil est déjà bien au chaud dans mon feed pour que je puisse y revenir car ce que tu publies ici a l’air très intéressant.
    A propos du Salon du Livre, j’ai pu y aller et je n’ai vraiment pas été déçue. J’ai même fait un vlog (très amateur) avec un peu de ce que j’ai pu voir là-bas. Je laisse le lien au cas où tu veuilles y jeter un coup d’oeil.
    A très bientôt !

    1. Merci pour la vidéo Jessica. Plutôt pas mal pour quelque chose fait avec les moyens du bord !
      C’est marrant, je vois que tu as discuté avec Cristino Wapichana… C’est mon ancien voisin à Rio, je l’avais interviewé l’année dernière.
      Tu vis à Toulouse ? J’essaye d’y organiser un petit concert très sympa de musiques afro-brésiliennes en juin. Affaire à suivre.
      Abraço!

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