Zaz au Brésil, ou la bêlante exportation de notre sous-France

Capture d'écran de l’infâme clip de Zaz.

Capture d’écran de l’infâme clip de Zaz.

On savait la France prompte à expédier ses déchets toxiques vers quelques lointaines contrées sous-développées. Mais il est un autre scandale international sur lequel on préfère encore fermer les yeux. En toute impunité, notre moribonde industrie musicale se débarrasse sur d’autres continents des résidus culturels dont elle ne sait plus que faire.

Lorsque je résidais au Mexique, au tournant des années 2010, l’ambassadrice incontestée de la culture française était Alisée. Oui, Alisée. La « Lolita » que le passage à la majorité civile avait mis à l’abri des inquiétantes pulsions éphébophiles du consommateur français quelques années plus tôt. Alors qu’elle avait à peu près disparu des radars hexagonaux, au pays des mariachis la petite Française menait une fructueuse carrière, remplissant les salles et obtenant même un rôle dans une telenovela, ces feuilletons à l’eau de rose desquels s’abreuve le peuple.

Au Brésil, j’ai eu la surprise de constater que la Tourangelle Zaz — dont j’ignorais jusqu’alors l’existence — connaissait un improbable succès auprès du public auriverde. Celle-ci occupe cependant un segment de marché sensiblement plus restreint qu’Alisée. Elle trouve avant tout grâce aux yeux d’une certaine classe moyenne brésilienne, festive et plutôt ouverte d’esprit, qui aime à se considérer boêmia. Attention, il ne s’agit quand même pas de n’importe qui, les places pour le concert-évènement de Zaz au Circo Voador de Rio de Janeiro fin mars 2015 se vendant entre 40 et 65 € (alors que le salaire minimum dans cet État est d’environ 265 €).

Après une rapide écoute, il apparait évident que les qualités musicales des chansons de Zaz ne peuvent fournir le moindre semblant d’explication à sa reconnaissance internationale. Pas la peine de revenir là-dessus : on parle bien de cette même diva qui participe à la tournée des Enfoirés et pour qui Jean-Jacques Goldman a écrit une nauséeuse ritournelle dont lui seul a le secret. Mais alors, que les Brésiliens peuvent-ils bien lui trouver ?

Il n’est pas besoin d’aller chercher bien loin pour comprendre comment Zaz est parvenue à conquérir le cœur des populations lointaines. Il suffit de regarder le clip embarrassant qui accompagne l’un des titres de son dernier album, Paris, tout entier composé de reprises ayant pour thème la capitale française.

[saut]

Mais trêve de hargne gratuite contre cette pauvre Isabelle (il s’agit de son vrai nom). Après tout, exploiter sans vergogne le capital symbolique de notre bonne vieille France, piocher à outrance dans les clichés romantiques et autres fadaises sur la Ville Lumière — que ce soit pour conquérir une fille ou une clientèle étrangère — qui ne l’a jamais fait ? La gloire éphémère de Zaz au Brésil, il n’y a pas de quoi en faire un fromage. On lui souhaite tout le bonheur du monde, et de pouvoir continuer à se servir quelque temps dans le portefeuille des émergents, car en Europe les temps sont durs.

Non, au fond, ce qui me chagrine dans cette histoire, c’est que la scène musicale brésilienne actuelle, elle, ne cesse d’offrir de bonnes surprises au mélomane raisonnablement exigeant. Ici, on a constamment l’impression que quelque chose de nouveau est en incubation, que la pulsion anthropophagique qui est à la base de la plupart des actes créatifs au Brésil a permis la naissance de nouveaux groupes hallucinants. En particulier à São Paulo — comme j’essayais de vous en fournir un exemple récemment — certains d’entre eux parviennent à ingurgiter des genres musicaux aussi divers que cosmopolites pour les digérer et offrir au final un résultat indiscutablement et brillamment Brésilien.

Loin de moi l’idée d’affirmer que la France ne produit plus d’artistes passionnants. Mais je constate depuis le temps que je vis à l’étranger combien il est difficile de présenter une musique française d’honorable qualité qu’un auditeur étranger identifiera comme sui generis. L’offre apparait extrêmement segmentée, entre des groupes qui réalisent des copies (souvent de très bonne facture) des éternels modèles anglo-saxons ou qui se perdent dans des mélanges sans queue ni tête d’influences hétéroclites, et d’autres qui produisent une musique bien française, mais souvent trop référencée ou attachée à la qualité des paroles — au détriment du langage universel que constitue la musique.

Bien que je ne compte pas parmi les admirateurs de cet artiste, force est de reconnaître que la Belgique a réussi avec Stromae (lui aussi actuellement en tournée au Brésil — coïncidence !) le coup de maître dont nous autres franchouillards semblons incapables : offrir au monde un artiste s’inscrivant dans une tradition vénérable, capable d’absorber toutes sortes d’influences et d’incarner un personnage, au-delà des lamentables poncifs folklorisants.  

Nicolas Quirion.

À lire également : À São Paulo, Zaz est la nouvelle star du Brésil (Le Petit Journal.com, édition São Paulo)

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6 commentaires

  1. Super article. Et bravo pour ton blog. On est en résidence d’artiste au Brésil en ce moment. Dommage que l’on ne se soit pas vu sur Rio. Au plaisir de suivre tes chroniques découvertes aujourd’hui par le biais du papier ZAZ. Bien à toi et bonne continuation. Et pour la musique si tu as le temps et envie : ce soir sur France Musique l’émission de Francoise Degeorges qui a suivi notre périple : http://www.lautre-idee.org/rubrique18.html. A ++++++++++

    1. Ça a l’air sympatoche comme asso, je ne connaissais pas… Vous êtes basés à Rennes ?

      1. Oui, nous sommes à Rennes. Nous allons normalement enclenché une troisième résidence en 2016 au Brésil mais nous venons juste de finir celle-ci… Donc priorité au travail de valorisation qui démarre petit à petit…Au plaisir d’échanger sur ta présence carioca par mail !

  2. Outch!
    Je connaissais juste le premier (seul?) gros tube de Zaz. Et puis j’ai lu ton article. Et puis je me suis dit que ça ne pouvait pas être si terrible que ça. Et puis j’ai appuyé sur play. Et à 1:03 j’ai dit « bon ok on arrête cette mascarade » ahaha. C’est clairement vendre aux gens la France dont ils fantasment…
    Je me suis dit aussi qu’en général ce ne sont pas forcément les meilleurs artistes, films, musiciens, qui s’exportent le mieux que ce soit dans un sens ou dans l’autre. Il suffit de penser au « eu quero tchuuuu, eu quero tchaaaa » qu’on entendait partout par ici jusqu’à il y a peu de temps.
    Mais là où tu marques un point, c’est que lorsque des amis français veulent découvrir des noms de la scène actuelle au Brésil j’en ai quelques uns à sortir. Lorsque ce sont des amis brésiliens qui me demandent quoi écouter dans la langue de Molière bah… je dis Stromae (et je ne précise pas qu’il est belge, ça casse le glamour)

  3. Ceci est votre point de vue en aucune façon il ne peut faire office de référence.
    La critique est tellement facile. Stromae ? Il a quoi de plus forrrrmidable?

    1. La critique est quelque chose de facile, très certainement. Mais n’est-il pas encore plus facile, encore plus paresseux, d’avaler sans discuter la soupe insipide servie par l’industrie musicale ? Quant à votre observation sur la nature de mon point de vue, c’est l’évidence même, mais merci de le rappeler !

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