Du Valongo aux quilombos : lieux de mémoire et symboles de résistance afro-brésiliens (1/3)

Les quais de Valongo, à Rio, où près d’un million d’Africains furent débarqués au temps de l’esclavage, sont désormais inscrits sur la liste du patrimoine mondial. Mais loin des bureaux onusiens, une lutte pour la reconnaissance se trame au sein de l’espace urbain.

Samedi 15 juillet 2017 — Par une belle mâtinée, l’hiver carioca ayant décidé de nous gratifier de sa clémence ensoleillée, les tambours s´échauffent près des quais de Valongo. Afoxé Filhos de Gandhi, l’un des plus anciens groupes afros de Rio de Janeiro, ouvre les festivités. Tout de bleu et de blanc vêtus, les musiciens font résonner solennellement atabaques et agogôs, au rythme chaloupé d’un répertoire populaire marqué par l’influence du canbomblé, la religion brésilienne de racines africaines.

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Filhos de Gandhi et invitée

Un peu plus tard, le bloco Lemi Ayó propose une relecture énergique de morceaux s’inscrivant dans cette même lignée musicale. Les étoffes bariolées des danseuses fendent les airs, alors que les percussions se font plus lourdes et que l’ambiance s’électrise. Une démonstration de la culture musicale afro-brésilienne — captivante de beauté et de puissance — est ainsi offerte au petit public rassemblé au bord des quais de Valongo.

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Lemi Ayó

Mais que fête-t-on au juste ? Et d’abord, de quels « quais » parle-t-on ?

Ce n’est qu’en 2011, au hasard de travaux entrepris dans la région, que furent mises à jour les ruines de ces anciennes cales, à environ 400 mètres de la nouvelle rive artificielle. Le site connu sous le nom de quais de Valongo (Cais do Valongo) se trouve donc ironiquement au beau milieu d’un paysage hétéroclite de bâtiments coloniaux décrépis, d’entrepôts désaffectés et de hautes tours modernes. Ses vestiges marquent le début du gigantesque remblai sur lequel s’étend l’actuelle zone portuaire carioca, telle qu’elle fut aménagée au début du 20e siècle afin de répondre aux besoins croissants du commerce maritime mondial.

Oubliées pendant près d’un siècle sous une épaisse couche d’asphalte, les pierres de Valongo portent le poids d’une histoire autrement plus pesante. Sur les cinq millions d’Africains déportés en terres brésiliennes, on estime que pas moins de 900 000 seraient passés par ce lieu, afin d’être par la suite vendus comme esclaves.

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Thiago, porte-parole des Filhos de Gandhi

Début juillet, le Comité de l’UNESCO a décidé d’inscrire le site sur la liste du Patrimoine mondial de l’humanité. Mais bien au-delà du prestige symbolique que confère le label de l’organisation onusienne, la sauvegarde des quais de Valongo est pour certains un enjeu culturel et politique de première importance. En effet, bien que le Brésil ait été le derniers pays des Amériques à abolir l’esclavage (en 1888), ainsi que celui ayant importé le plus de main-d’œuvre forcée depuis l’Afrique, la reconnaissance de ce crime historique et de ses conséquences est encore très peu évoquée officiellement.

Si le Brésil était entre-temps devenu — comme on a souvent voulu le croire — une « démocratie raciale » véritablement équilibrée, ce passé brutalement surgi du sol n’aurait peut-être pas tant ému. Oui, mais voilà : en dépit des représentations lénifiantes concernant sa culture cordiale et conviviale, la réalité de ce pays reste marquée par de béantes inégalités socio-économiques, ainsi que par une violence qui semble parfois échapper à tout contrôle. Héritière de près de 400 ans de régime esclavagiste, suivis de quelques décennies de tentative de « blanchiment » eugénique de la population par l’importation d’une main-d’œuvre principalement européenne, la société brésilienne ne va aujourd’hui pas très bien. Et statistiques après statistiques, faits divers après faits divers, un récit s’impose douloureusement : ceux qui souffrent davantage des maux qui accablent le Brésil sont en général les citoyens dotés d’une peau plus sombre. Ceux-là mêmes qui sont lus par le reste de la société comme « non-Blancs ».

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Lemi Ayó

Derrière la désarmante gentillesse des Brésiliens, qui séduit tant au premier abord, il est difficile à terme de ne pas remarquer la prodigieuse violence (pas seulement symbolique) de certains rapports sociaux. Violence qui renvoie bien souvent à la traditionnelle oppression par l’homme de son semblable, infériorisé en raison de la pigmentation de sa peau. À l’unisson des débats qui agitent une bonne partie du monde occidental, au Brésil on épilogue sans fin à propos des meilleurs moyens d’atténuer les conséquences d’un ordre social foncièrement injuste. Ici aussi, on redoute les divisions du corps social induites par la différenciation identitaire. Et au final, dans ce pays comme ailleurs, les esprits préoccupés par le bien-être collectif peuvent difficilement se permettre d’ignorer que l’écart entre la fiction du mythe national et la dure réalité semble n’avoir de cesse de se creuser. À tel point que ne pas tenter de déplacer les lignes par tous les moyens envisageables reviendrait sans doute à se rendre complice de la perpétuation d’un statu quo moralement inacceptable.

A fortiori, dans le cas brésilien, on ne peut qu’être surpris par la quasi-inexistence de « lieux de mémoire » dévolus à la commémoration du drame sans pareil que représenta l’esclavage ; alors même qu’au contraire, presque tout dans l’actuelle répartition du travail, des richesses et de la violence constitue un perturbant monument d’injustice. Le projet d’un « Musée de l’esclavage » à Rio de Janeiro, qui pourrait représenter une expression du devoir de mémoire, a récemment été évoqué par l’administration locale. Un consensus semble exister afin que celui-ci trouve place dans cette même zone portuaire carioca, qui reçut le plus important flux de navires négriers. Le classement des quais de Valongo au patrimoine de l’humanité constitue un élément pouvant aller dans le sens d’un grand « circuit de l’héritage africain » englobant d’autres éléments proches, tel le « Cimeterio dos pretos novos », un musée-nécropole né d’une initiative individuelle, sous le sol duquel reposerait les ossements de plusieurs milliers d’Africains jetés dans des fosses communes.

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Les reste des anciens quais de Valongo, mis au jour en 2011

C’est pour ces raisons que la décision de l’UNESCO fut accueillie avec autant d’enthousiasme par certains représentants de la culture afro-brésilienne. Et c’est pourquoi nous avons pu assister de nouveau en cette belle journée à une envoûtante appropriation de l’espace public à des fins festivo-culturelles, le tout fortement teinté de revendications politiques et sociales. Un art dans lequel les Cariocas excellent.

Toutefois, la création d’une vaste zone de « tourisme mémoriel » liée au commerce d’esclave qui eut lieu historiquement dans la zone portuaire de Rio de Janeiro ne fait pas toujours l’unanimité parmi les militants et sympathisants de la cause noire. Pour Nei Lopes, intellectuel (et brillant compositeur) fortement associé à ce courant politique, la patrimonialisation et la mise en tourisme du passé esclavagiste seraient au contraire préjudiciables à l’amour propre de la population afro-descendante. Le trafic négrier ne devrait être remémoré que quand la mesure où « il a légué au Brésil et au monde un inestimable patrimoine culturel, qui s’exprima par de nouvelles et remarquables formes de penser, d’agir, de travailler, de créer, de produire ; enfin, de vivre », écrit Lopes sur un réseau social, avant de poursuivre, « au lieu d’un “musée de l’esclavage”, il serait préférable de concevoir un Musée de l’héritage africain ». Sur son blog, il s’élève également avec véhémence contre le risque « d’agissements et d’affaires contraires aux intérêts des descendants, présumés ou symboliques, de ces malheureux qui débarquèrent sur ce site historique aujourd’hui célébré » (traduction libre).

 

Dans la région portuaire, qui a fait l’objet ces dernières années d’importants travaux de « revitalisation », on sait bien à quel point la création d’espaces culturels comme la valorisation du patrimoine peuvent se révéler faux-semblant de vertu. Le consortium à la tête de l’opération urbaine, « Porto Maravilha », ambigu partenariat public/privé, met volontiers en avant l’aspect culturel de ses réalisations, soulignant à l’occasion l’héritage africain de la région. Toutefois, encore une fois, la partie sociale des travaux n’a pas été à la hauteur de ce qui fut promis. Difficile dès lors de ne pas voir à l’œuvre dans cette zone (auparavant dégradée, mais populaire) un projet d’expulsion des plus vulnérables et de financiarisation de la ville.

Mais au-delà de l’espace urbain carioca et des tensions toujours présentes entre enjeux économiques, affects et droit à la ville ; n’existe-t-il pas d’autres lieux historiques susceptibles de valoriser l’identité afro-brésilienne par la mobilisation de symboles liés à l’émancipation ? On en reparle prochainement dans un prochain article.

Nicolas Quirion (carnetsbresil.wordpress.com)

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