Du Valongo aux quilombos : lieux de mémoire et symboles de résistance afro-brésiliens (2/3)

Comment passer du statut ambigu de victime, à celui d’agent actif d’une lutte d’émancipation ? Au Brésil, les récits consacrés attribuent l’abolition de l’esclavage à l’ingérence de puissances étrangères ainsi qu’aux bons sentiments de la famille impériale. Toutefois, certains lieux historiques, comme l’ancien quilombo de Palmares, peuvent contribuer à présenter une autre facette de l’histoire.

Dans l’article précédent, nous avons vu comment d’anciens quais par lesquels arrivèrent près d’un million d’Africains à Rio de Janeiro étaient en train de devenir le centre d’un circuit de « lieux de mémoire » dédiés à la reconnaissance du crime historique que fut l’esclavage. Nous avons également essayé de montrer comment des critiques émergeaient concernant la valorisation du passé historique dans un quartier ciblé par une opération de revitalisation urbaine peu soucieuse du sort de ses habitants les plus démunis.

Par ailleurs, de façon plus générale (et ce sera là le point de départ de ce nouvel article), des voix s’élèvent avec toujours plus de véhémence pour dénoncer un récit univoque de l’histoire : les Africains massivement déportés vers le Brésil n’auraient été que les victimes passives du trafic négrier, puis une force de travail soumise aux maîtres blancs. Or, cette vision des choses revient à négliger, voire à effacer, tout un passé de lutte et de résistance menées sur le sol brésilien par ceux-là mêmes qui souffraient du système esclavagiste. On sait pourtant à quel point il est essentiel pour une population de se sentir et d’être perçue comme artisan de son propre destin.

Au Brésil, le quilombo représente un territoire caractéristique rappelant de manière très vive l’histoire de cette résistance et qui, d’une certaine manière, la perpétue. Selon l’acceptation retenue, les quilombos (parfois également appelés mocambos) furent des communautés formées par des individus fuyant la tyrannie esclavagiste. C’est l’équivalent de ce que l’on connait en français sous le nom de « marronnage », ou encore de « palenque » dans certains pays d’Amérique hispanophones. Mais ce terme générique recouvre une palette d’expériences et de réalités très différentes. Certains quilombos s’établirent dans des zones très reculées de l’immense territoire sud-américain, développant des cultures autarciques dont on ne sait rien ou presque. D’autres s’apparentaient à de véritables cités-États, souvent impliqués dans de violents conflits avec le pouvoir officiel. D’autres encore purent à certains moments bénéficier d’une certaine tolérance, voire entretenir des rapports commerciaux et culturels plus ou moins étroits avec la société extérieure.

On imagine donc fort bien à quel point les formes d’organisation et la qualité de vie ont pu y varier selon les cas et les époques, combien les conditions fortement adverses et les persécutions ont dû rendre ces tentatives d’émancipation âpres et complexes. Reste que dans le Brésil d’aujourd’hui, pour bon nombre des descendants d’Africains qui furent réduits à l’esclavage, le quilombo représente le symbole intemporel de résistance à l’oppression raciale, paré d’une aura libertaire et identitaire.

En effet, comme nous l’avons déjà dit dans l’article précédent, le Brésil a été le dernier pays des Amériques à abolir cette forme particulièrement odieuse de servilité. Le récit historique habituel retient le fait qu’au XIXe siècle, devant la déferlante du capitalisme moderne, l’esclavage devint peu à peu un modèle économique suranné. L’Angleterre exerça pendant des décennies une pression très forte sur le Brésil afin que celui-ci mette fin au trafic négrier dans l’Atlantique, allant jusqu’à couler des navires chargés de cette indésirable « marchandise humaine » (ce qui montre, s’il en est besoin, que les discours humanistes souvent mobilisés dissimulaient mal le projet impérialiste d’un pays alors fer-de-lance de la modernité marchande européenne). Or, en terres brésiliennes, une élite économique farouchement attachée au modèle traditionnel d’exploitation de l’humain pesa de toutes ses forces contre les idées abolitionnistes, qui faisaient toujours plus d’adeptes dans la société. Pour cette raison, la transition s’étendit sur des décennies, de façon complexe et graduelle. Ce n’est qu’en 1888 que la princesse Isabelle signa la Loi d’Or (Lei Áurea), qui abolit définitivement la captivité des Noirs.

On le voit bien, ce récit (en général bien connu des Brésiliens dans ses grandes lignes) ne laisse aucune place à l’action contestatrice des Africains réduits à l’état d’esclaves. Depuis des années, l’un des grands objectifs des militants de la cause noire consiste justement à tenter de réinscrire les actes de lutte et de rébellion au cœur de la narration du processus de libération. Une lutte qui trouverait de nos jours son prolongement dans la résistance à l’écrasante domination des classes aisées — où les individus à la peau claire sont encore très largement surreprésentés.

Si, de fait, 130 ans après l’abolition, la plupart des statistiques montrent que les Noirs et les Métisses se trouvent toujours au bas de la pyramide sociale, il conviendrait dès lors de sortir cette partie de la population d’une certaine passivité résignée dans laquelle elle s’est souvent installée. Or, à la différence d’un pays comme la France, où le citoyen peut se rattacher (de manière certes un tantinet idéalisée) à la Révolution comme processus clé aboutissant à la fin des privilèges ; il n’existe pas vraiment au Brésil d’exemple de grande mobilisation populaire ayant altéré profondément et durablement les structures économiques, sociales et politiques du pays. En effet, de ce côté de l’Atlantique, la proclamation de la République en 1889 se produisit dans une certaine indifférence, puisqu’elle fut davantage l’œuvre d’une élite marquée par la philosophie positiviste ainsi que de secteurs éclairés de l’armée — qui une fois au pouvoir firent bien peu pour améliorer le sort du petit peuple.

C’est face à ce constat décourageant que, de manière assez récente, la figure du quilombo s’est trouvée mobilisée en tant que contre-narration militante et culturelle. Le « quilombisme », un idéal politico-mystique d’émancipation radicale théorisé notamment par Adbias Nascimento, cherche ainsi à combler un vide dans l’imaginaire des secteurs traditionnellement défavorisés de la population brésilienne. En tenant l’esclavage et son héritage raciste et classiste comme schème permettant d’expliquer l’ensemble des structures de domination sociale, une certaine intellectualité noire propose la fuite vers un quilombo utopique, vu comme un espace réticulaire d’affects partagés qui cherchent à générer une société plus libre, plus juste et débarrassée des préjugés raciaux.

Mais, sur le plan historique, que peut-on retenir du destin des quilombolas ?

L’épopée de Palmares

Parmi les quilombos élevés au rang de mythes, on pourra citer celui de Quariterê, qui se développa au milieu du XVIIIe siècle dans l’actuel Mato Grosso et qui, sous l’égide de la matriarche Tereza de Benguela, parvint selon certains témoignages de l’époque à un stade sophistiqué d’organisation politique. Mais le plus important de tous fut sans l’ombre d’un doute le Quilombo de Palmares, qui s’étendait sur un territoire compris dans l’actuel l’État d’Alagoas. On estime qu’à son apogée, autour de 1670, jusqu’à 20 000 personnes ont pu y vivre. Ce quilombo parvint à faire face aux troupes portugaises et néerlandaises pendant plus d’un siècle, tantôt par la négociation, tantôt par les armes. Cette tension entre paix complice et affrontement sans concession avec le pouvoir colonial est incarnée de manière épique par la rivalité entre deux dirigeants successifs de Palmares. D’un côté, Ganga Zumba, roi de Palmares qui conclut un accord déshonorant avec les Portugais ; et de l’autre côté, Zumbi, la figure associée à la résistance héroïque et jusqu’au-boutiste, dont l’assassinat le 20 novembre 1695 par les Portugais scella la fin de l’ère Palmares. Toutefois, la survivance du mythe est assurée pour bien longtemps encore, puisque la date de la mort de Zumbi a été instituée officiellement il y a quelques années « Jour national de la conscience noire ».

On n’en sait de fait que très peu sur le quotidien de Palmares et ses structures sociales, les sources qui s’y rapportent étant divergentes et controversées. Or, en matière d’histoire, moindres sont les connaissances, plus le champ est laissé libre à la création d’une légende. Souvent, et bien que cela puisse surprendre désagréablement, il semble que certaines formes de travail forcé furent également pratiquées dans les quilombos. Le sens à donner à l’existence de la servilité dans un espace pourtant a priori libéré du joug esclavagiste fait régulièrement l’objet d’une passe d’armes idéologique assez classique de la part des commentateurs les plus divers, qu’ils soient érudits ou non. Certains, l’œil narquois, profitent de l’occasion pour dénoncer la vanité de toute velléité contestataire : après tout, on le voit bien, les opprimés d’hier sont les oppresseurs de demain, n’est-il pas ? D’autres, au contraire, préféreront sans doute louer les vertus d’un vigoureux travail communautaire, aussi éreintant soit-il, puisque son produit dépasse de loin les intérêts individuels mesquins pour mieux contribuer à l’avancement collectif.

Par ailleurs, si les Noirs fugitifs représentaient souvent la majorité de la population des quilombos, des Indigènes sauvagement chassés de leurs propres terres se joignirent régulièrement à l’aventure, de même que quelques Blancs et autres individus ethniquement inclassables en désertion. Certains chercheurs, se basant sur les techniques utilisées dans l’élaboration d’objets retrouvés dans la région où s’étendait le quilombo, estiment à présent que l’élément indigène aurait été plus important que ce que l’on pensait dans la composition démographique de Palmares.

Quoi qu’il en soit, le quilombo de Palmares et son leader insoumis Zumbi ont mainte fois inspiré la culture populaire, intellectuelle et artistique, que ce soit à travers des chansons, dont la plus connue est peut-être le Canto das Três Raças de Clara Nunes, dans les défilés des écoles de samba lors du Carnaval (et plus particulièrement celui de Vila Isabel, vainqueur de la compétition en 1988), au cinéma avec le célèbre film de 1984 de Cacá Diegues (qui a malheureusement assez mal vieilli), ou encore dans la poésie et le cinéma documentaire de Beatriz Nascimento notamment (lien en portugais).

La Serra da Barriga (Alagoas), un lieu de mémoire

En dépit de la marque profondément imprimée dans les esprits, le quilombo de Palmares n’a, hélas, laissé que très peu de vestiges. Son territoire s’étendait de fait sur un espace gigantesque à travers l’existence d’une multitude de petits villages ; mais tout indique que l’épicentre militaire et politique était le Cerro dos Macacos, au sommet de la Serra da Barriga. Avec ses 500 mètres d’altitude, la colline permet d’embrasser le paysage d’un regard sur des dizaines de kilomètres à la ronde. Ceci représentait un incomparable avantage stratégique pour la défense d’un territoire constamment menacé par les expéditions ennemies.

En 2007, une partie de la Serra da Barriga a été transformée en lieu de mémoire, sous la forme du « Parque Memorial Quilombo dos Palmares ». En mars 2016, lors d’un voyage dans la région avec une amie (qui est l’auteure de certaines des photos qui suivent), j’ai eu l’occasion de visiter ce site unique de par son importance symbolique, mais qui reste néanmoins étonnement méconnu. S’y rendre ne fut pas chose facile. Il existe un premier piège à éviter (dans lequel nous sommes bien entendu tombés) : l’État voisin de Pernambouc possède une ville du nom de Palmares, qui n’a toutefois rien à voir avec la destination qui nous intéressait. Pour marcher sur les pas de Zumbi, il nous a fallu nous rendre à plus de 100 kilomètres de là, dans la municipalité d’União dos Palmares, actuel État d’Alagoas. Une fois sur place, les difficultés ont continué : aucune signalisation n’était offerte, et tout nous a laissé penser que les habitants de la région ignoraient jusqu’à l’existence du « Parc Mémoriel ». En effet, nous avons dû consulter une bonne dizaine de personnes dubitatives et suivre plusieurs mauvaises indications avant de trouver le chemin de la Serra da Barriga, à une dizaine de kilomètres du centre-ville. Enfin, accéder au sommet, là où se trouve le site, n’a rien d’un parcours de santé. En voiture, la montée s’est avérée très délicate en raison de l’irrégularité du chemin de terre et des pentes abruptes. En cas de sol détrempé, seul un véhicule tout terrain serait vraisemblablement capable de gravir la montagne. Et pour qui souhaite monter à pied, il faudra s’armer de courage et penser à bien s’hydrater.

Une fois dans l’enceinte du site, qui place des reconstitutions architecturales dans un apaisant environnement naturel, nous avons pu passer d’un bâtiment en torchis à l’autre afin de découvrir des informations sur les herbes médicinales, la gastronomie, la spiritualité et l’histoire de la région, ainsi que des hommages à de grandes personnalités afro-brésiliennes. Un parcours musical et explicatif (avec la voix du célébrissime chanteur Djavan) était censé guider les visiteurs. Toutefois, nous a-t-on informé, les enceintes servant à la diffusion furent malheureusement dérobées il y a bien longtemps. Le restaurant annoncé au programme était également fermé, sans signe d’activité récente. Était-ce à cause du ciel menaçant ? Ce jour là, il semble que nous ayons été les seuls touristes à gravir la Serra da Barriga… Un rapide coup d’œil jeté au livre d’or laisse également penser que la fréquentation du site est assez basse.

12800382_10206147275265819_3714520864773055833_n

L’entrée du Parc de Palmares, au sommet de la Serra da Barriga, surveillée par son actuel gardien: le jeune Caique (photo: Verônica Orkidea)

1923787_10206147332027238_1792488703343113498_n

« Ceci est un sol sacré, où fut allumée la flamme de la liberté. Vénérez-le de vos pas, car c’est ici que reposent les héros du passé » (Photo: Verônica Orkidea)

DSCN2895

Reconstitutions architecturales (photo: Nicolas Quirion)

DSCN2901

La vue depuis le sommet de la Serra da Barriga.

Cette expédition, malgré tout fort plaisante, aura eu pour mérite de nous montrer comment, au Brésil, le travail de mémoire se heurte au manque de moyens et de volonté politique, ainsi qu’à l’immensité du territoire. Si Palmares représente un véritable lieu de pèlerinage pour les membres et sympathisants des mouvements noirs, son insertion dans les parcours touristiques ou éducatifs plus classiques est encore loin d’être une réalité.

Par ailleurs, la muséification d’un lieu comme la Serra da Barriga, aussi importante et légitime soit-elle, ne laisse que peu de place à la compréhension des problèmes qu’affrontent les communautés quilombolas actuelles. Car, en effet, les quilombos ne sont pas qu’histoire, et de nos jours encore, les descendants des esclaves fugitifs et leurs alliés continuent d’y vivre tout en se battant souvent pour faire respecter leurs droits. C’est ce que nous verrons dans le dernier épisode de cette série d’articles :

Du Valongo aux quilombos : lieux de mémoire et symboles de résistance afro-brésiliens (3/3)

Nicolas Quirion (www.carnetsbresil.wordpress.com)

 

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s

%d blogueurs aiment cette page :