Du Valongo aux quilombos : lieux de mémoire et symboles de résistance afro-brésiliens (3/3)

Au Brésil, les quilombos continuent d’abriter une population en quête de réparation face à l’injustice historique qui a privé les ex-esclaves et les pauvres d’accès à la terre. Dans l’État de Rio de Janeiro, São José da Serra est devenu un symbole de résistance culturelle qui attire des milliers de visiteurs pour sa fête annuelle. Mais au cœur de la ronde de jongo, la mémoire résonne parfois sur des (dés)accords très contemporains.

À l’épisode précédent, nous avons vu comment Palmares était devenu un symbole quasi mythique de résistance, très présent dans les esprits et la culture populaire. Cependant, la tentative de créer un lieu de mémoire dans l’État d’Alagoas, sur une partie du site où le célèbre quilombo s’étendait jadis,  n’a été couronnée que d’un succès très relatif, en raison de son isolement géographique et d’un probable manque de volonté politique.

Toutefois, bien au-delà de l’aspect patrimonial et mémoriel, les quilombos restent avant tout des lieux de vie. Il en existerait de nos jours plus de 3000, répartis sur l’ensemble du territoire national. Depuis que le Brésil a établi officiellement (par le décret nº 4.887, du 20 novembre 2003) la légitimité de terres dont l’occupation est le fruit de la « résistance à une oppression historique subie », bon nombre de ces communautés se trouvent aujourd’hui engagées dans un processus de reconnaissance légale.

L’octroi de droits réels aux quilombolas permet d’entrevoir une solution à des conflits souvent très violents qui ont traversé toute l’histoire du Brésil et qui persistent jusqu’à nos jours. En effet,  le pouvoir colonial portugais avait d’abord choisi de répartir d’immenses parcelles du territoire entre les mains de quelques donataires à peine, qui se les transmettaient par voie héréditaire. Puis, en 1850, la « Lei de Terras », conçue par les grands propriétaires (latifundiários) en défense de leurs intérêts exclusifs, avait rendu impossible l’acquisition de terres par les petites gens, parmi qui se trouvaient au premier rang les anciens esclaves et leurs descendants.

La reconnaissance des quilombos a donc été souvent présentée comme une mesure de compensation à destination de ceux qui ont été les plus défavorisés historiquement. A priori donc, un progrès. Toutefois, le processus de légalisation des terres quilombolas s’avère long et semé d’ambiguïtés. Entre la certification, la délimitation du territoire, l’obtention de l’usucapion, l’éventuelle désappropriation d’autres prétendants et l’émission finale de titres de propriété collective, il peut s’écouler bien des années.

Pour les anthropologues, qui doivent fournir une expertise afin d’entreprendre la démarche, un quilombo consiste en une communauté rurale composée d’individus qui s’autodéfinissent comme descendants d’esclaves et qui maintiennent un quotidien fait de pratiques communautaires et culturelles caractéristiques. Il appartient donc aux quilombolas souhaitant faire valoir leurs droits de « prouver » que leur mode de vie coche bien certaines cases et correspond à l’idée que l’on se fait d’une certaine tradition afro-brésilienne. Or, en matière d’identité individuelle et collective, on sait bien que rien n’est jamais simple — encore moins au Brésil. C’est ainsi que dans certains quilombos, ce sont la culture et les phénotypes natifs qui prédominent ; dans d’autres, tout le monde est évangéliste et les religions afros sont diabolisées ; certains quilombos enfin ne sont pas ruraux, mais urbains. Au sein même de la ville de Rio, dans le quartier ultra-valorisé de Lagoa, le quilombo de Sacopã affronte d’ailleurs l’hostilité de l’élite carioca, qui rêve de se débarrasser de cet étrange voisinage, comme le montrait récemment ce passionnant documentaire en français :

En rupture partielle avec une conception positiviste du droit qui n’a eu historiquement pour résultat que d’asseoir la domination des élites, la possession communautaire de terres reconnues en tant que quilombos a donc été perçue comme un début de réponse à la question constamment éludée de la réforme agraire au Brésil. Cependant, à l’heure actuelle, sur le plan national, moins de 250 communautés quilombolas ont reçu les titres définitifs expédiés par l’INCRA (Instituto Nacional de Colonização e Reforma Agrária, organisme chargé de la régulation au niveau fédéral). Les effets concrets de cette mesure, qui fut accueillie comme une importante victoire symbolique par les mouvements noirs brésiliens, semblent donc pour l’instant peu à même d’offrir une véritable réparation à l’injustice subie par les descendants d’esclaves. De là à rêver d’ébranler l’écrasante domination des grands propriétaires terriens, qui font la pluie et le beau temps sur la politique nationale, on en est encore à des années-lumière. Par ailleurs, le processus de « certification » a parfois été accusé d’homogénéiser artificiellement l’infinie diversité des communautés contemplées par la mesure. Encore une fois, disent certains, ce sont les intérêts et l’imaginaire « d’en haut » qui s’appliquent à tout définir.

Une visite au Quilombo São José da Serra, dans l’État de Rio de Janeiro

Pour mieux comprendre certains enjeux autour de l’identité quilombola, rien de tel que de se pencher sur un cas concret. À l’image d’une lutte aux multiples visages, faite de conflits et de pourparlers, l’histoire du quilombo São José da Serra est complexe. Situé à environ 200 kilomètres de la ville de Rio de Janeiro, dans une région aujourd’hui déshéritée où l’on cultivait jadis massivement le café, le quilombo compte 150 habitants, répartis sur 476 hectares. La légende locale veut qu’un couple d’esclaves ait donné une descendance dont tous les habitants actuels seraient issus. Ce lignage est symbolisé par un vénérable jequitibá (ou cariniana de son nom scientifique : un vaste arbre sud-américain), qui surplombe majestueusement la vallée où se trouvent les habitations. Mais cette version d’une source généalogique unique doit sans doute être davantage lue comme une métaphore des puissants liens de solidarité qui unissent encore visiblement les habitants du quilombo.

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Le Jequitibá symbole du quilombo (photo: Nicolas Quirion)

Dans les faits, alors que Dom Pedro II régnait encore en tant qu’empereur sur le Brésil, le domaine de São José appartenait au portugais José Gonçalves Roxo. À sa mort en 1877, ses esclaves profitèrent du long processus d’inventaire des biens pour occuper la terre dans une relative autonomie. Or, au Brésil, le vent était en train de tourner. Dans cette région de culture du café, des esclaves en fuites rejoignaient régulièrement São José, où l’on disait que des noirs occupaient et cultivaient la terre sans souffrir au quotidien de la présence despotique d’un seigneur blanc. Après l’abolition définitive de l’esclavage le 13 mai 1888, ces mêmes habitants persistèrent à occuper la ferme. Pendant une première période, ces quilombolas furent placés sous l’ambiguë protection paternaliste d’un grand propriétaire local ; c’est l’époque du fameux coronelismo, trouble système d’organisation politique basé sur l’échange de faveurs et le contrôle par la violence qui a marqué la première République brésilienne, au début du 20e siècle. Mais par la suite, les terres traditionnelles commencèrent à attirer la convoitise des éleveurs locaux, qui eurent recours tout autant à la loi qu’à la force pour s’approprier des pans toujours plus larges du territoire. Entre conflits et négociations asymétriques, qui conduisirent à l’expulsion de familles entières, un noyau dur d’habitants parvint toutefois à se maintenir sur place. La longue bataille judiciaire ne trouva une issue que le 30 avril 2015, date à laquelle les quilombolas obtinrent la reconnaissance officielle de leur droit sur ce fragment de terre — qui était de fait le leur depuis près de 140 ans !

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Demeure traditionnelle du quilombo (photo: Nicolas Quirion)

Quand le jongo submerge le quilombo

En dépit de sa faible population, São José da Serra est bien connu pour son rôle dans la préservation de certaines traditions, notamment musicales. Le quilombo est en effet le haut lieu du jongo, un style musical afro-brésilien où s’effectue une danse à deux (umbigada) au rythme de deux sortes de tambours (le caxambu et le candongueiro), sur lequel se posent des chants (pontos) entonnés par des participants disposés en ronde (roda).

Le 13 mai de chaque année, en commémoration de l’abolition de l’esclavage, le quilombo ouvre ses portes et offre une fête qui attire plusieurs milliers de personnes. Toute la journée et toute la nuit durant, des groupes musicaux de différents styles (samba, forró, maracatu, etc.) se succèdent dans une ambiance des plus conviviales. Mais le point culminant de la fête se produit vers 22 h, lorsqu’est allumé un énorme feu de joie autour duquel a lieu la traditionnelle roda de jongo, à laquelle participe notamment les anciens.

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Roda de jongo à São Pedro (photo: Nicolas Quirion)

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« Un voyage vers l’ancestralité » : pack touristique comprenant une excursion à São José. Le payement peut être échelonné.

Ayant eu la chance de m’y rendre en 2017, j’ai pu voir combien la fête de São José attire un important public jeune et urbain sensible aux enjeux culturels et politiques cristallisés par la résistance quilombola. En plein cœur de la ville chaotique et globalisée qu’est Rio de Janeiro, de nombreuses personnes sont captivées par la recherche d’une « ancestralité » censée aller de paire avec une certaine pureté dans la pratique de la tradition. Or, à São José comme ailleurs, la tradition n’a de cesse de s’inventer et de se réinventer, parfois sous l’influence de demandes venues de l’extérieur. La célébration du quilombo São José est d’ailleurs intégrée à un circuit de lieux touristiques correspondant au florissant segment de la mémoire et de l’identité. La portée et la renommée de l’évènement, qui semblent s’accroître d’années en années, créent une massification de sa fréquentation — ce qui ne va pas sans agacer certains habitués et néophytes exigeants. « C’était mieux avant », et « la fête a perdu son identité » furent des réflexions souvent entendues sur place.

À un moment donné, un groupe culturel constitué de jeunes femmes aux teints plutôt clairs rendit un hommage aux cultures et spiritualités afro-brésiliennes, lors d’un bref spectacle à base de théâtre et de musique. Si le public applaudit globalement la prestation, certaines personnes ne cachèrent guère leur exaspération. L’accusation d’« appropriation culturelle » fut bien entendu proférée. Dans un pays accroc aux réseaux sociaux, où les ONG, la presse et les centres de recherche vivent sous perfusion des capitaux injectés par les fondations philanthropiques états-uniennes, certains concepts et catégories en voie de globalisation ont fait florès et s’invitent régulièrement dans le débat public.

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Dès le début de la journée, la musique envahit chaque recoin de São José (Photo: Nicolas Quirion)

Pour les habitants du quilombos, au-delà de la tradition, la fête du 13 mai représente une opportunité de gains financiers sans doute loin d’être négligeable au sein de cette zone marquée par une très grande pauvreté. Les quilombolas — qui d’après ce que j’ai pu observer font montre d’une désarmante gentillesse avec les visiteurs de toutes sortes — profitent en effet de l’occasion pour vendre des pièces d’artisanat, des spécialités culinaires à base de produits « garantis 100 % sans pesticide » ainsi que la délicieuse cachaça du terroir.

Au petit matin, après avoir un peu abusé de cette dernière production locale et dormi quelques heures à même le sol, je me dirige vers l’un des rares points d’eau courante dans l’espoir que quelques ablutions me tirent de ma torpeur. La file est gigantesque. Un habitué me dit que l’on a pourtant bien de la chance : les années précédentes, il n’y avait pas même pas d’eau pour les visiteurs… Mon cerveau encore embrumé par les libations de la veille a bien du mal à accompagner le discours qui s’ensuit, portant sur les qualités respectives de l’ « avant » et du « maintenant » à São José da Serra. Mais en patientant devant l’entrée de la petite école communautaire, derrière laquelle se trouvent les toilettes, j’ai tout le temps d’admirer les œuvres réalisées par les enfants du quilombo, accrochées aux murs.

Deux dessins retiennent mon attention. Le premier montre une carte sommaire de São José da Serra, accompagnée d’un texte :

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Merci… à nos ancêtres, qui ne sont plus entre nous, pour tout ce qu’ils nous ont légué par leurs enseignements, en travaillant et en cultivant ces terres » (photo: Nicolas Quirion)

Le second montre une sorte d’engin de terrassement œuvrant sous un soleil radieux. Il est accompagné également d’un bref texte :

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Les machines qui réparent notre route ! Que du bonheur !! (Photo : Nicolas Quirion)

On aurait voulu illustrer les tensions qui se manifestent entre l’aspiration légitime au confort de la modernité d’une part ; et l’importance de préserver les traditions de l’autre, que l’on ne s’y serait pas mieux pris.

Nicolas Quirion (carnetsbresil.wordpress.com)

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