Le Brésil montre les dents

La victoire (démocratiquement obtenue) de l’extrême droite dévoile au monde la face ténébreuse et brutale de l’âme brésilienne. Au-delà des grossières imprécations fascisantes, désormais intégrées au discours officiel, l’élection de Bolsonaro à la présidence devrait surtout provoquer une radicalisation de ce qui se fait de pire au Brésil. Tour d’horizon de l’avenir d’un pays dévasté par la haine et le désespoir.

Quand on arrive au Brésil (comme ce fut mon cas il y a bientôt 5 ans), ce que l’on remarque immédiatement et qui séduit bien souvent, c’est la beauté des sourires. Ceux-ci viennent généralement accompagnés d’une touchante amabilité et d’une plaisante disposition à l’échange cordial. Toutefois, on apprend généralement assez vite qu’il suffit de bien peu pour que l’enchantement s’efface. Il suffit de trois fois rien, en fait : une indélicatesse, une divergence d’idées, une dispute dans un embouteillage, pour une place de parking, une rivalité, ou un simple malentendu parfois… La posture de votre interlocuteur peut se raidir alors ; et son visage de se tordre d’une grimace, d’un rictus inquiétant. Il est alors bon d’avoir à l’esprit la proéminence des cas d’homicides pour motifs futiles, et de ne pas s’obstiner à contrarier la personne qui se trouve en face de vous.

Avec l’élection de Bolsonaro à la présidence (accompagnée d’une vague ultraconservatrice sur le législatif), le Brésil montre au monde cette face menaçante.

Tout ou presque a déjà été dit sur Jair Bolsonaro, militaire de réserve nostalgique de la dictature et parlementaire parasite depuis 1990. Celui-ci a toujours affiché clairement et assumé ses positions sanglantes en matière de sécurité, son hostilité à l’encontre des minorités et son mépris des principes de base de la démocratie. J’aurais donc pu montrer ici les troublantes similitudes qui existent entre la situation actuelle au Brésil et celle de la République de Weimar en 1932. J’aurais pu faire encore un florilège des plus tonitruantes déclarations racistes, misogynes ou homophobes du nouveau président brésilien. Tout ça pour montrer, s’il en est encore besoin, à quel point cet homme est un vrai, un authentique méchant…

Toutefois, en y pensant bien et étant donné la bizarrerie qui caractérise notre époque, peut-être cela ne reviendrait-il de fait qu’à lui offrir gracieusement ma part de publicité — voire à susciter, à ma très modeste échelle, des vocations outre-Atlantique. Entreprenons dès lors plutôt un rapide tour d’horizon, en quelques thèmes clés, de la dystopie brésilienne qui vient.

Économie : le néolibéralisme comme boussole

Les marchés ont réagi très favorablement à la progressive ascension de Bolsonaro lors de la dispute présidentielle. Ils saluent à présent sa victoire. Ce n’est certes pas la première fois que, de par le monde, les investisseurs en pincent pour un candidat ou un parti ouvertement antidémocratique. S’il n’y a pas vraiment là de quoi s’étonner, on devrait néanmoins s’indigner du peu de cas que la finance fait de nos libertés fondamentales.

Jair Bolsonaro a déclaré à plusieurs reprises ne strictement rien entendre à l’économie. C’est sans doute à de telles choses que ses admirateurs se réfèrent lorsqu’ils louent son « honnêteté ». Pour piloter la huitième puissance économique mondiale et mener à bien d’importantes réformes structurelles, le candidat Bolsonaro n’a eu de cesse de répéter qu’il confirait les rênes de l’économie au banquier et « gourou » ultralibéral Paulo Guedes. Formé à l’École de Chicago, ce dernier fut professeur à l’université chilienne pendant la dictature de Pinochet. L’homme est plutôt discret et austère, mais il ne s’est pas privé du plaisir d’annoncer le sort qu’il réserve au Brésil : déchiquetage des acquis sociaux, maintien du gel des dépenses publiques (décidé par le gouvernement précédent), retraites par capitalisation, exonérations d’impôts pour les entreprises et privatisations massives du patrimoine public et naturel.

La remise en cause de la bolsa familia, cette aide très modeste versée aux familles les plus pauvres (sous réserve de scolariser et de vacciner leurs enfants) fait depuis longtemps partie intégrante de la rhétorique droitière au Brésil. Toutefois, afin de ne pas s’aliéner les 14 millions de familles bénéficiaires du programme, Jair Bolsonaro a dû garantir ne pas vouloir mettre fin au programme phare des années Lula, ce qui aurait de toute façon provoqué un cataclysme social immédiat. Au lieu de cela, il a même fait miroiter un treizième mois aux ayants droit. Oui, mais pas sans mener au préalable une vaste « chasse aux fraudeurs », qui se planqueraient au sein d’un tiers des familles recevant l’allocation, nous dit le nouveau président brésilien. Bref, humilier et culpabiliser les pauvres pour mieux trancher dans les dépenses : nous sommes là en terrain bien connu.

Les réformes structurelles annoncées par Bolsonaro et son acolyte versent donc très nettement dans le néolibéralisme. Cette orientation titille l’intérêt des investisseurs et — sous réserve d’être effectivement menés à bien —, on ne peut pas complètement exclure que ces changements donnent provisoirement de la couleur à certains indicateurs orthodoxes (PIB, taux de chômage, etc.). Toutefois, ces hypothétiques améliorations macroéconomiques iraient notamment de pair avec un renforcement des inégalités, qui représentent l’un des maux inhérents à la gouvernance néolibérale.

Si des progrès significatifs furent réalisés autour des années 2010 dans la lutte contre l’extrême pauvreté, la récession de 2015 a déjà fait replonger beaucoup de ménages dans la misère et favorisé une nouvelle augmentation de la disparité des revenus au Brésil. Le projet économique de Bolsonaro/Guedes consiste à radicaliser les politiques d’austérité économique ébauchées lors du deuxième mandat de Dilma Rousseff, puis renforcées par Michel Temer à la suite du « coup d’État parlementaire » de 2016. En cas de mise en œuvre, ce plan aura à court terme des effets terribles sur les plus pauvres, qui pâtiront de façon particulièrement cruelle de cette accélération du démantèlement de l’État.

Certains mouvements sociaux plutôt bien organisés ainsi que les parlementaires de l’opposition ne tarderont certainement pas à hausser le ton devant des mesures qui s’annoncent inévitablement impopulaires. Historiquement, à de rares exceptions près, les grandes masses d’exclus ne se sont que très peu mobilisées au Brésil. Toutefois, Bolsonaro n’a probablement aucune loyauté à attendre de tout ceux (extrêmement nombreux) qui ont voté pour lui par dépit, par défaut ou encore par défi. En tout état de cause, et à moins d’un miracle, le nouveau gouvernement devra rapidement faire face à une situation fort délicate.

Une question lancinante se pose alors : le mécontentement populaire et la contestation pourront-ils s’exprimer et s’organiser dans un cadre démocratique ? Cette interrogation nous mène directement au second point.

Libertés politiques : une jeune et fragile démocratie en péril ?

Jair Bolsonaro a clairement annoncé la couleur lors de ses discours récents : il s’agit selon lui littéralement « de mettre un point final à tous les activismes du Brésil »; et pendant qu’on y est (joignant le geste à la parole), de « fusiller les membres du PT » . Ces inquiétantes menaces s’inscrivent dans un rejet de la démocratie, de ses institutions et ses valeurs, ce qui est la marque de fabrique du personnage depuis ses débuts en politique.

Suite au scrutin de 2018, la droite conservatrice a gagné une majorité inédite sur le Sénat, mais également une très importante représentation à la chambre des députés. Toutefois, une opposition de gauche a survécu au raz-de-marée conservateur, surtout dans la chambre basse. Elle devrait faire front. Pour faire passer ses mesures les plus radicales, il s’agira alors pour le gouvernement de gagner le vote des députés issus de la myriade de petits partis sans identité politique affirmée. Or, certaines propositions particulièrement décoiffantes auxquelles s’est engagé le candidat causeront immanquablement de forts désaccords, dans les rues comme au Parlement.

Hypothétiquement, Bolsonaro et ses compères pourraient finalement apprendre contre leur gré à jouer le jeu de la politique brésilienne, et ainsi se recentrer. Ils pourraient également tenter d’acheter les voix de l’opposition, comme l’ont fait très souvent les gouvernements précédents. Mais on peut raisonnablement craindre qu’une troisième voie soit envisagée : celle de l’autoritarisme. Or, si Bolsonaro décide d’aller jusqu’au bout et de faire comme bon lui semble, les contre-pouvoirs de la jeune démocratie brésilienne seront-ils assez efficaces pour l’en empêcher ? Rien n’est moins sûr.

Par ailleurs, comme on l’a vu, la répression de l’activisme et des mouvements sociaux est une des constantes de la rhétorique bolsonariste. En particulier, la campagne présidentielle a attisé une véritable hystérie — digne du maccarthysme américain des années 1950 — contre tout ce qui pourrait s’apparenter à une pensée de gauche, systématiquement assimilée à du « communisme ». Lors de sa première allocution en tant que président élu, Bolsonaro n’a rien trouvé de mieux que de déclarer « nous ne pouvions plus continuer à flirter avec le socialisme, le communisme, le populisme et l’extrémisme de la gauche ». Quand on sait le nombre de concessions que le PT a dû réaliser pour arriver et se maintenir au pouvoir, ce genre de diatribe paranoïaque laisse tout bonnement pantois.

Tout ce qui se rapproche, de près ou de loin, de la lutte sociale est donc marqué du sceau de l’infamie dans la bouche du nouveau président brésilien, qui n’a montré aucune volonté de concertation ou de négociation avec le camp adverse. Dans un tel climat de chasse aux sorcières, lors des manifestions et mouvements qui s’annoncent, comment dès lors ne pas s’inquiéter de la virulence d’une police militaire chouchoutée par le président dans ses discours, et à laquelle celui-ci a déclaré vouloir donner carte blanche pour tuer ?

L’une des grandes craintes est aussi qu’une ingérence de l’armée dans les affaires soit finalement proposée. Cette « intervention » correspondrait à une interprétation très controversée d’une disposition de la Constitution brésilienne. Elle a été régulièrement et bruyamment exigée par les militants les plus radicaux de l’extrême droite, qui constituent le premier cercle d’appui du nouveau président. Bolsonaro a plusieurs fois manifesté sa sympathie à l’endroit de cette possibilité. Compte-t-il suffisamment d’alliés parmi les hauts gradés militaires ? L’institution martiale le suivrait-elle dans sa volonté de rupture claire et nette avec l’ordre démocratique ? Évidemment, nous n’y sommes pas encore… Néanmoins, tant de choses qui paraissaient inconcevables se sont produites au Brésil ces dernières années, que la peur d’une nouvelle dictature en treillis est loin d’être totalement infondée.

Mais si l’histoire semble vouloir se répéter, on peut toutefois imaginer qu’au-delà des constantes, certaines différences notables se fassent sentir. Le point suivant propose de penser comment l’état d’insécurité permanente peut provoquer le renforcement de mécanismes autoritaires de contrôle social.

Sécurité : décupler les effets pervers d’une violence mortifère, mais lucrative

Avec presque 64 000 homicides commis l’année dernière, des braquages à tous les coins de rue et des quartiers entiers aux mains de gangs surarmés, la sécurité ne pouvait légitimement pas manquer de s’imposer comme un sujet de préoccupation central pour les Brésiliens lors de ces élections 2018. Toujours mal à l’aise sur ce thème, le centre-gauche n’a pas su formuler de projet visant à endiguer rapidement cette étourdissante violence, qui maintient une bonne partie du pays dans un état de terreur et de deuil quasi permanent.

Au contraire, Bolsonaro a lui fait de la lutte contre la délinquance son cheval de bataille. Pour cela, il avance des solutions expéditives : réduction de la majorité pénale, usage de la torture, facilitation du port d’armes pour les citoyens et surtout, l’octroi d’un permis de tuer inaliénable pour la police.

Toute sa rhétorique concernant la sécurité repose en fait sur une vision ultrasimpliste d’un monde divisé en deux camps : il y a aurait d’un côté les « gens biens », et de l’autre « les bandits ». Entre les deux, rien, si ce n’est le devoir moral pour les premiers de se débarrasser physiquement des seconds. À partir de là, le sens commun « un bon bandit est un bandit mort » devient la panacée contre tout ce qui dérange ; qu’il s’agisse de criminalité, ou de politique.

Pour Bolsonaro, c’est bien simple, le Brésil n’ira de l’avant « que quand nous en passerons par une guerre civile (…), qu’on fera le travail que le régime militaire n’a pas fait, en tuant 30 000 personnes (…). Des innocents vont mourir, mais peu importe, dans toute guerre il y a des innocents qui meurent ». Très clairement, le nouveau président a promis un bain de sang, et on peut être sûr qu’il respectera au moins cet engagement. Le seul doute est en fait de savoir dans quelle mesure il arrivera à faire pire que la situation actuelle.

Prenons par exemple le « droit de tuer » qu’il prétend accorder à la police. Celui-ci existe de fait déjà (excludente de ilicitude), et est très largement appliqué. Depuis le début de l’année 2018, rien que dans l’État de Rio de Janeiro, la police a abattu près de 1 130 personnes selon les données officielles (probablement sous-estimées). Or, ces cas sont presque toujours présentés comme des situations de légitime défense, et ne font que très rarement l’objet d’enquêtes. Lorsque cela se produit et que l’agent est reconnu coupable de la mort d’un innocent, les condamnations sont extrêmement rares — et incroyablement légères le cas échéant. Dans le meilleur des cas, un policier ayant abattu un enfant dans une favela se verra relégué à des travaux administratifs pendant quelque temps.

Dans quelle mesure les encouragements à tuer sortis de la bouche de l’exécutif augmenteront-ils l’efficacité de la police ? La carte blanche donnée au massacre de présumés délinquants permettra-t-elle de « purger » la société de ses mauvais éléments ? Ce « nettoyage » verra-t-il naître une nouvelle société plus apaisée et sûre ? Sans même donner dans le pacifisme et le « droit-de-l’hommisme », on peut à coup sûr affirmer que non.

Tout d’abord, tuer les « méchants » sans interroger les causes sociales qui provoquent leur apparition est une stratégie vouée à l’échec. Comme le montre le bilan de décennies de lutte contre la violence par la violence, pour chaque « bandit » tué, de nouveaux apparaissent — chaque fois plus nombreux et chaque fois plus violents à mesure que l’acte de tuer se banalise.

Par ailleurs, il faut savoir que les actions menées par la police militaire dans les favelas et périphéries des grandes villes n’ont la plupart du temps pas pour but de faire disparaître la délinquance, souvent associée au trafic de stupéfiants dans ces territoires. Éliminer la vente de drogue est une tâche qu’aucun pays n’a su ni ne saurait mener à bien, et la police est mieux placée que quiconque pour le savoir. Or, l’économie clandestine de la drogue brasse des sommes considérables… Les agents des forces de l’ordre, mal payés et peu considérés par leurs supérieurs, en veulent bien souvent leur part. Les opérations de « lutte contre le narcotrafic » qui ensanglantent quotidiennement les favelas sont une façon pour la police de montrer un maximum de force, afin de pouvoir négocier à son avantage la somme de l’arrego, c’est-à-dire l’argent que les groupes de trafiquants devront verser pour avoir la paix pendant quelque temps. En résumé, le message passé aux cadres du crime organisé est le suivant : « Tu as vu combien de tes potes on a tué aujourd’hui ? Alors maintenant, si tu veux qu’on te laisse tranquille jusqu’au mois prochain, c’est 25 % de plus ».

En ce qui concerne la petite délinquance qui empoisonne la vie des Brésiliens, provoquant régulièrement des meurtres révoltants, pour un téléphone portable ou une montre, Bolsonaro assume depuis longtemps le recours aux escadrons de la mort. « Puisque l’État n’a pas le courage d’adopter la peine de mort, le crime d’extermination, d’après moi, sera très bienvenu », déclarait-il en 2003, pour féliciter des groupes paramilitaires qui abattaient pour une bouchée de pain de jeunes voleurs supposés à la demande de commerçants locaux.

On peut dès lors s’attendre dans les années à venir au renforcement des milices qui existent déjà dans certains quartiers des grandes villes. Ces groupes de « citoyens vigilants », à présent légalement armés, pourraient même devenir la pierre angulaire du contrôle social dans un régime bolsonariste. En vendant aux habitants une supposée sécurité par le prélèvement d’une taxe spécifique, les groupes miliciens parviennent déjà à placer des régions entières sous leur joug et à construire des empires économiques à l’échelle locale. Leur influence politique est écrasante dans l’ouest de la ville de Rio de Janeiro, par exemple. Ces « justiciers » semblent avoir la sympathie de Jair Bolsonaro et de sa famille politique. Dans l’hypothèse d’un rapprochement avec pouvoir officiel, ils pourraient devenir une véritable armée parallèle, éliminant les « bandits » et les opposants politiques, tout en veillant au grain à la préservation des bonnes mœurs parmi les « gens biens ».

Car, pour certains groupes sociaux, sans même avoir commis un quelconque crime, la terreur est déjà au coin de la rue, comme nous l’allons voir.

Minorités et mœurs : la grande inquiétude

Contrairement à l’image que l’on s’en fait souvent à l’extérieur, de manière générale, le Brésil n’a jamais été un pays « tolérant ». En 2017, pas loin de 450 LGBT auraient été victimes mortelles de crimes de haine. Selon l’OMS, le Brésil présente tristement le cinquième taux de féminicide le plus élevé au monde. Quant au « racisme à la brésilienne », il est également inscrit en chiffres de sang dans les statistiques officielles : à Rio de Janeiro, par exemple, 70% des individus tués par la police sont des Noirs.

La libération du discours haineux a été un des faits marquants de la campagne présidentielle, et a transformé les rues et les réseaux sociaux brésiliens en un effrayant champ de bataille verbale. Or, pour Bolsonaro, la dénonciation du racisme, du machisme et l’homophobie par ceux qui en sont victimes ne serait que pure jérémiade (« mimimi », dans le parlé populaire brésilien qu’apprécie tant le président élu). Un nombre important d’agressions physiques ont eu lieu récemment ; c’est plus qu’assez pour craindre qu’à l’avenir, un nombre croissant de personnes se sentent le droit d’exercer des violences directes contre tous ceux considérés comme « déviants » ou indésirables.

Sur les questions sociétales les plus brûlantes, telles que l’avortement ou les unions homoaffectives, il n’y a à peu près aucune chance de voir un élargissement des droits se produire dans les années à venir, le maintien d’un statu quo ne restant qu’une hypothèse optimiste… Concernant l’avortement, encore considéré comme un crime pouvant entraîner trois ans de prison pour les femmes qui s’y livrent, il existe un risque de remise en cause des exceptions prévues par la loi. La législation fédérale permettant l’avortement légal en cas de risque vital pour la mère, de fécondation suite à un viol ou bien d’un diagnostic de fœtus anencéphale. Quant aux unions homosexuelles, elles sont reconnues par le Tribunal suprême de justice fédérale depuis 2011. Toutefois, en l’absence d’une législation votée par le Parlement, il existe encore potentiellement le risque de restriction des droits acquis ces dernières années par les couples de même sexe.

Arrivé à ce point, peut-être le lecteur se dira-t-il qu’après tout, les Brésiliens ont voté en connaissance de cause, qu’ils ne menacent pas de déclencher une nouvelle guerre mondiale et qu’il n’y a pas lieu de condamner leurs choix internes. Il est vrai que les points abordés ci-dessus pourraient laisser penser qu’à peine certaines catégories souffriront — comme elles soufrent déjà ! — et que cela n’empêchera pas la terre de continuer de tourner. Néanmoins, un sujet au moins devrait préocuper l’ensemble de la communauté internationale, puisqu’il touche à un bien commun de l’humanité : l’environnement.

Accélération de l’apocalypse écologique ?

Après la récession de 2015, le Brésil peut-il revenir au premier plan des puissances mondiales, comme le souhaite la prochaine administration ? La clé de cet éventuel succès économique dépend de la possibilité de créer de la croissance économique. On ne le sait que trop bien : la croissance du PIB autant que l’augmentation du nombre d’emplois sont loin de correspondre systématiquement à l’amélioration des conditions de vie pour tous à moyen terme. En dehors des cadeaux fiscaux aux grandes firmes, des privatisations et de l’assouplissement du Code du travail afin d’offrir aux entrepreneurs une main-d’œuvre corvéable à merci et bon marché ; il existe toutefois au Brésil une importante « réserve de croissance » : l’exploitation accélérée de ses richesses naturelles, Amazonie en tête.

Soyons impartiaux : le projet développementiste des gouvernements menés par le PT reposait très largement sur l’extraction et l’exportation de matières premières. La législation environnementale pourtant très avancée que possède le Brésil n’a jamais été en mesure de lutter efficacement contre la déforestation et l’exploitation minière, qui ravagent la nature, mais gonflent le PIB.

Reste encore une fois à mesurer l’ampleur du massacre lorsque les modestes garde-fous actuels auront disparu.  En effet, Bolsonaro a été très clair sur son souhait de flexibiliser les démarches en vue de l’exploitation des incomparables ressources naturelles brésiliennes, notamment par l’élimination des licences environnementales, la facilitation de l’utilisation des pesticides, l’appel au meurtre des défenseurs de l’environnement et la renégociation de l’accord de Paris sur le climat.

À présent arrivé au pouvoir, comme cul et chemise avec le groupe parlementaire dit des « ruralistes », c’est-à-dire des grands exploitants agricoles, Bolsonaro a déclaré qu’il ne laisserait pas un centimètre de terre en plus aux indigènes, qui sont pourtant dépositaires de savoirs ancestraux permettant l’exploitation raisonnée du fragile et irremplaçable trésor naturel que constituent les forêts et rivières du Brésil.

Conclusions

L’un des objectifs de ce texte est de montrer que rien n’est né spontanément lors de ces élections. Il ne s’agit pas de faire une analyse a posteriori pour asséner un arrogant « je vous l’avais bien dit ! », puisqu’il y  encore deux mois, comme la plupart des gens, je n’aurais jamais cru possible la victoire de Bolsonaro. Toutefois, rétrospectivement, on ne peut que constater que le terrain était déjà bien préparé pour l’arrivée au pouvoir d’un tel déséquilibré. Le Brésil ne va pas bien, et cela ne date pas d’hier.

Au-delà d’un stupéfiant raidissement du ton dans les discours, je n’arrive personnellement pas encore à percevoir le bolsonarisme comme un changement complet de paradigme. S’agira-t-il à peine d’une redite caricaturale de tout ce qui s’est fait de pire au long de l’histoire brésilienne — y compris sous la nouvelle démocratie et avec les gouvernements de centre-gauche ?

Le bolsonarisme ne constitue peut-être tout bonnement que la ratification d’une réalité brésilienne, certes cruelle et injuste, mais qui a toujours été là. Présente, sous nos yeux. Le sourire brésilien apparaît dorénavant comme plus carnassier, pourrait-on dire.

Bien entendu, j’espère encore me tromper sur toute la ligne. Que Bolsonaro et son équipe s’avèrent plus démocrates et préoccupés par le bien commun que l’on ne les a dépeint ; qu’une opposition forte, innovante et organisée sache faire face dès à présent ; que dans la rue les forces vives des mouvements sociaux reprennent du poil de la bête et puissent résister intelligemment, dans une relative liberté ; que les prochaines élections nous apportent de bonnes nouvelles, etc. Je souhaite tout cela et plus, de tout cœur. 57 millions d’électeurs, des Brésiliens et des Brésiliennes, ont commis à mes yeux une déplorable erreur historique ; mais ils ne méritent pas ce qui les attend.

Le Brésil semble avoir dorénavant touché le fond après une très longue dégringolade. Espérons qu’il ne persiste pas à creuser plus profond et qu’il se relève prochainenement. Doit-on néanmoins dès maintenant commencer à entonner le fameux Amanhã vai ser outro dia ? (demain sera un autre jour). Peut-être. Mais la nuit vient à peine de tomber. Selon toute vraisemblance, elle promet d’être longue, ténébreuse. Et d’engendrer son cortège de monstres.

Nicolas Quirion

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