L’autoritarisme en tongs ? Comment la pensée d’extrême droite a séduit le Brésil populaire

Bolsonaro a généralement été dénoncé par ses opposants comme le héraut d’une élite brésilienne ultraconservatrice et revancharde. Toutefois, le capitaine de réserve n’aurait de toute évidence pas pu emporter une si nette victoire sans convaincre une importante partie des catégories sociales les moins favorisées. Comment ce prodige, qui semblait impossible il y a quelques mois à peine, s’est-il produit ?

De désinvoltes militants bolsonaristes font un salut militaire dans l’État d’Alagoas.

En mars 2014, j’avais écrit un bref reportage au sujet d’une manifestation d’extrême droite à Rio de Janeiro. Les participants y commémoraient les 50 ans du coup d’État de 1964 et exigeaient une nouvelle intervention militaire. Ils étaient peu nombreux ce jour-là, et leurs idées radicalement rétrogrades avaient alors suscité bien des sarcasmes de toutes parts. Un unique représentant de la classe politique avait osé participer à la marche : le député fédéral Jair Bolsonaro, qui n’était encore qu’un personnage de second plan, sur lequel à peu près personne n’aurait alors misé un kopeck.

4 ans et demi plus tard, Jair Bolsonaro est élu président du Brésil, avec une très confortable avance sur son concurrent de centre gauche. Plus grave encore : les idées réactionnaires et haineuses scandées par les participants de la « Marche de la Famille avec Dieu » de 2014 semblent avoir obtenu l’adhésion d’une vaste partie de la population brésilienne, toutes catégories sociales confondues. Ce qui était impensable s’est finalement produit, probablement bien au-delà des espérances du groupuscule fasciste qui défilait ce jour-là à Rio de Janeiro.

Comment diable en est-on arrivé là ?

À quelques mois à peine du premier tour des élections brésiliennes, les sondages montraient une image somme toute plutôt rassurante. Certes, Bolsonaro était haut placé ; néanmoins, ceux qui l’appuyaient étaient très majoritairement masculins, blancs, de classes moyennes-hautes et résidents dans les zones les plus riches du Brésil (le Sud et le Sud-est). En revanche, parmi les femmes, les pauvres et les Noirs, le taux de rejet à la candidature de Bolsonaro était franc et massif. Cette polarisation faisait sens dans le logiciel d’analyse progressiste : la candidature Bolsonaro n’était-elle pas la matérialisation de la rancœur de classe d’une élite indécrottablement conservatrice, qui n’avait jamais digéré les maigres progrès sociaux conquis au cours de la décennie précédente ? Tout semblait tellement évident : les maîtres de la Casa Grande conspiraient pour renvoyer les esclaves à leurs senzalas ; les vieux machos poussaient un dernier cri de protestation, leur virilité néandertalienne à l’agonie devant l’irrésistible mouvement de libération des femmes. Pourquoi donc s’en faire ? Dans un pays encore très largement pauvre, où les femmes et les Noirs sont en outre démographiquement majoritaires, la tendance ne pouvait logiquement pas s’inverser…

Mais, surprise : lors de la dernière ligne droite de la campagne, Bolsonaro a progressivement grappillé des points parmi ces mêmes catégories qu’il agonissait pourtant d’injures dans ses discours. Une bonne partie de ceux et celles qui, initialement, exprimaient un rejet massif de sa candidature dans les sondages se sont donc laissés convaincre. Au vu des résultats, il n’existe en fait que deux groupes restés nettement fidèles à la gauche : les habitants du Nordeste, ainsi que la fraction la plus misérable de la population (celle qui vit avec moins d’un salaire minimum brésilien), sachant que dans bien des cas, ces deux catégories se recoupent.

Comme l’ont relevé nombre de philosophes et de sociologues critiques, les dominants ne pourraient de toute évidence pas maintenir leur position sans la complicité d’une bonne partie des subalternes. Reste à savoir comment, en 2018, au Brésil, tant de ceux qui subissent pourtant de plein fouet l’iniquité des structures sociales se sont laissés convaincre par une option qui semble a priori clairement les désavantager. C’est ce que je vais essayer d’analyser à travers les quelques points suivants.

Un électorat orphelin

L’ensemble des sondages réalisés en 2018 donnait Luiz Inácio Lula da Silva (président du Brésil de 2003 à 2011) largement en tête devant tous les autres candidats. Son emprisonnement en avril 2018, pour une sombre affaire de corruption, n’était même pas parvenu à entacher significativement sa popularité. Le discours de victimisation, selon lequel le héros du peuple brésilien était persécuté par un pouvoir juridique à la solde de la droite, semblait porter ses fruits. Si sa candidature avait pu être menée à bien, il eût peut-être même été vainqueur dès le premier tour (sachant que pour cela, la moitié des votes valides, plus une voix, sont nécessaires).

Toutefois, au début du mois de septembre 2018, après épuisement de tous les recours, le Tribunal électoral brésilien mit un coup d’arrêt définitif au projet de retour luliste, dans une décision qui confirma la plupart des pronostics avancés par les experts juridiques. La stratégie du Parti des Travailleurs consistait en fait à maintenir le plus longtemps l’idée d’une candidature de Lula à la présidence, afin que son remplaçant puisse bénéficier d’un large report des voix en sa faveur. Toutefois, ce n’est que le 11 septembre que Fernando Haddad fut officiellement intronisé nouveau candidat du PT — soit moins d’un mois avant le premier tour ! Or, l’ancien maire modéré de São Paulo était loin de disposer du charisme de Lula. Il restait en outre un parfait inconnu pour une large partie des Brésiliens, qui peinaient d’ailleurs à prononcer et à retenir son nom. Quant au programme politique à défendre, il était passé au second plan, masqué par les innombrables épisodes d’une étourdissante bataille judiciaire.

Pour comprendre pourquoi les potentiels électeurs de l’ancien président brésilien ne se sont pas plus massivement reportés sur son remplaçant Fernando Haddad, il est important d’avoir à l’esprit que l’amour pour Lula n’est pas nécessairement synonyme d’adhésion à un idéal de gauche, et encore moins de sympathie pour le PT. Il s’agit plutôt d’un attachement émotionnel à un personnage qui reste associé pour beaucoup à une époque de relatif faste et — surtout — d’espérance.

Or, une fois Lula définitivement hors course, le second candidat le plus connu de l’électorat était indubitablement Bolsonaro, en raison de ses polémiques en série. C’est sans doute là le plus terribles des enseignements à tirer de cette tragédie électorale : un homme politique de seconde zone, que personne ne prenait réellement au sérieux, aura bénéficié au final d’une formidable publicité… offerte gracieusement par tous ceux qui n’ont eu de cesse de dénoncer son machisme, son racisme et son homophobie ! En attaquant durement Bolsonaro sur son intolérance, ses détracteurs ont tout misé sur des questions sociétales qui ne sont malheureusement pas prioritaires au sein des masses. Au bout du compte, ces accusations ont surtout contribué à mettre son nom sur toutes les lèvres, permettant au candidat nostalgique de la dictature de diffuser le positionnement « antisystème » et le « franc parlé » dont il se targue auprès d’une audience toujours plus large. Il faut le reconnaître : de par leurs très justes indignations morales, les ennemis de Bolsonaro ont principalement contribué à lui forger une véritable stature de pop-star.

En favorisant de façon inédite la distribution des bénéfices de la croissance, Lula avait été une sorte de père Noël. Avec son projet de remis au pas autoritaire de la société, Bolsonaro sera lui un père Fouettard. Oui, mais un père tout de même — cela a son importance pour un peuple brésilien qui s’est senti abandonné et demande des repères fermes.

Coup de couteau et campagne hors-norme

La « facada » (coup de couteau), moment où la campagne a basculé

Le 6 septembre, veille des célébrations de l’indépendance brésilienne, Jair Bolsonaro fut victime d’un coup de couteau au ventre de la part d’un illuminé. Les astres s’alignèrent alors pour le candidat : l’évènement lui permit de se victimiser et donc d’attirer l’empathie, notamment des femmes qui lui étaient largement hostiles. L’attention médiatique sur sa personne s’accentua encore très nettement.

Une fois sorti de l’hôpital, confortablement installé chez lui, en l’absence de contradicteurs et de médiation, il put se mettre en scène sans trop se fatiguer. Mais surtout, sa convalescence lui fournit un excellent prétexte pour ne plus participer à aucun débat. Au final, Bolsonaro n’aura jamais échangé directement avec son adversaire du second tour, Fernando Haddad. Une situation inédite et une aubaine pour quelqu’un qui maîtrise ses nerfs tout aussi mal que la syntaxe portugaise et la logique. Sur les réseaux sociaux, lui et ses soutiens imposèrent leur rythme aux médias. Et le candidat trouva finalement son ton : toujours sans langue de bois, mais un peu moins jeune chien fou, tout drapé d’une gravité qui commençait à paraître présidentielle. La stratégie fonctionna à merveille. Tandis que le Brésil entier s’émouvait de l’état de santé de l’aspirant à la fonction suprême et découvrait en images les détails de sa colostomie, les attaques personnelles à son encontre se faisaient plus difficiles à formuler. Celui-ci put dérouler ses arguments sans fin, jouant à fond sur la fibre patriotique et la rhétorique de lutte contre l’ennemi interne. Au final, le destin aura offert à Bolsonaro un plan com’ dont le plus machiavélique des spin doctors n’aurait jamais osé rêver.

Les manquements et erreurs de jugement de la gauche

Un constat est généralement de mise : dans l’exercice du pouvoir, les gouvernements menés par le PT se sont enlisés dans des alliances contre nature et certains de leurs membres se sont indéniablement corrompus. Il reste plutôt injuste et inexact de désigner le PT comme la formation la plus corrompue du paysage politique brésilien ces dernières années. Toutefois, puisque les représentants de l’exécutif pendant 13 ans appartenaient à ce parti, celui-ci se trouve spontanément associé dans l’esprit des gens aux graves scandales largement disséqués par les médias. Bolsonaro a excellé dans la rhétorique visant à attribuer à la gauche la responsabilité de tout ce qui s’est fait de « mal » depuis le début des années 2000. Une grossière simplification, mais une simplification qui fait sens dans l’imaginaire collectif : en effet, en raison des particularités du régime démocratique brésilien (souvent désigné comme un « présidentialisme de coalition »), l’exécutif représente une figure de premier plan, qui doit répondre de bien des choses tout en étant souvent pieds et poings liés devant un Congrès et des contre-pouvoirs dont la configuration favorise l’immobilisme et la corruption.

Il était dès lors très facile de cristalliser tous les ressentiments de la population sur le seul PT. D’autant plus que les gouvernements issus de cette formation ont trahi beaucoup des promesses faites aux plus humbles. Pendant les grandes heures du lulisme, qui ont coïncidé avec une forte demande venue de la Chine notamment, l’augmentation des recettes fiscales dues à l’exportation de matières premières autorisa une redistribution des richesses fort bienvenue. Toutefois, l’amplification et la manutention de ces politiques sociales furent remises en cause par le ralentissement des cours des comodities. Or, en rupture avec le projet historique du PT, il n’y a pas eu de reconsidération des structures macroéconomiques profondément inégales qui caractérisent le Brésil. Devant le renoncement aux réformes de base, notamment concernant la charge fiscale — très injustement répartie — de vastes secteurs de la gauche brésilienne ont flirté d’un peu trop près avec ce « néolibéralisme progressiste » dénoncé notamment par Nancy Fraser. La gestion de Fernando Haddad à la tête de la ville de São Paulo pourrait d’ailleurs s’encadrer assez clairement dans cette tendance.

Ces dernières années, au Brésil comme ailleurs, le discours progessiste s’est souvent concentré sur les remèdes à proposer contre les discriminations bien réelles qu’affrontent certains groupes sociaux. En adoptant des méthodes très proches de la gauche culturelle états-unienne, sans chercher à remettre en cause les effets délétères du capitalisme contemporain, ce mode d’action politique a créé de multiples polarisations au sein de la société, donnant une voix à de nouveaux acteurs (ce qui est très important), sans toutefois parvenir à améliorer significativement et durablement le sort des groupes subalternes dans leur ensemble. On peut considérer comme très salutaire que le Brésil ait été incité à penser les conséquences de ses oppressions historiques — esclavage en tête — à travers des politiques de discrimination positive, de reconnaissance et de réparation symbolique. De nombreux effets positifs ont d’ailleurs été observés, notamment dans les universités, qui sont incontestablement devenues plus « diverses » en l’espace de quelques années. Toutefois, dans un pays où l’égalité n’a jamais été un idéal largement partagé, lorsque les difficultés économiques ont commencé à poindre et que de nombreux secteurs de la population ont senti une dégradation de leurs conditions socio-économiques respectives, les critiques contre ces politiques publiques se sont brutalement intensifiées.

D’un côté, les élites traditionnelles ont cherché à protéger leurs privilèges historiques, ce qui n’a rien de bien surprenant. Cependant, de façon plus confondante, du côté des groupes contemplés par ces mesures, il ne semble pas y avoir eu non plus de soutien automatique. Le nombre au final assez limité de personnes bénéficiaires des programmes de compensation peut dans une certaine mesure permettre d’expliquer cette contradiction. Reprenons l’exemple de l’insertion des Noirs dans les universités publiques, puisqu’il est souvent considéré comme emblématique : en sélectionnant les meilleurs éléments parmi cette population et en leur fournissant le « coup de pouce » qui leur avait toujours été refusé depuis l’abolition de l’esclavage à la fin du 19e siècle, les politiques de discrimination positive ont permis l’émergence d’une intellectualité noire et la formation de professionnels compétitifs sur le marché du travail. Toutefois, cette redistribution encore très limitée et précaire des postes de pouvoir n’a eu que très peu d’effets concrets sur le sort des immenses masses pauvres, dont la peau est très souvent non moins brune. Restés sur le carreau, une partie de ces laissés pour compte ont pu parfois entretenir un certain ressentiment à l’égard de leurs « frères et sœurs de couleur » récemment parvenus. Ce d’autant plus que les « succès » enregistrés par ceux-ci peuvent entrer en conflit avec une conception très ancrée dans les esprits qui place le mérite et l’effort au-dessus de toutes choses.

La persistance d’un idéal méritocratique

Comme l’ont montré certaines études, les mesures sociales emblématiques du lulisme ne font donc paradoxalement pas toujours l’unanimité parmi ceux censés en bénéficier. Outre les politiques publiques de lutte contre les discriminations commentées dans la partie précédente, on ne peut pas oublier de mentionner la fameuse Bolsa Família. Cette allocation, qui a offert une bouée de sauvetage aux ménages les plus modestes, est souvent considérée comme le grand legs de Lula au Brésil et a été encensée par les institutions internationales à de nombreuses reprises.

Toutefois, au détour d’une conversation dans les favelas de Rio, il n’est pas rare d’entendre des discours très critiques à l’encontre de cette prestation familiale. Et ce, de la part de personnes au demeurant loin d’être nanties. Il s’agirait d’une bolsa miséria, d’une incitation pour les plus pauvres à ne pas travailler et à tout attendre de l’État. Pire : cette mesure inciterait les femmes à avoir un grand nombre d’enfants afin de toucher davantage d’argent. Ces affirmations ne tiennent bien entendu pas debout dès lors que l’on considère que la Bolsa Família ne fournit qu’un supplément de ressources qui serait bien incapable à lui seul de permettre la survie d’un individu. Par ailleurs, le complètement versé pour un nouvel enfant dans une famille bénéficiaire ne correspond qu’à une infime fraction des coûts supplémentaires automatiquement engendrés par une naissance.

« Pas de bras, pas de chocolat »… Dans un monde où l’État providence se délite et où l’initiative individuelle est valorisée par toute une série de récits médiatiques, politiques ou publicitaires, les valeurs individualistes de l’ère néolibérales se retrouvent inévitablement présentes parmi les plus pauvres, qui ne souhaitent pas être vues comme des victimes, mais veulent au contraire faire montre de leur talent et de leur application en vue du dépassement de leur situation. En oubliant que certains des progrès obtenus peuvent également être dus à l’action publique, ces individus, qui travaillent souvent très dur pour une faible somme, en viennent à trouver insupportable l’idée que certains puissent recevoir une aide (aussi dérisoire soit-elle) sans devoir pour cela besogner autant qu’eux.

Le rôle ambigu des nouvelles églises

Il s’est beaucoup dit que les pasteurs évangéliques (en particulier néopentecôtistes) auraient joué un rôle de cabrestos eleitorais, c’est-à-dire d’influenceurs de votes, durant ces élections. La pénétration de ces nouvelles églises au cours des dernières décennies est notable et exponentielle, notamment dans les zones les plus défavorisées. Les pasteurs connaissent souvent très bien la population des favelas et des périphéries, où ils réalisent parfois un véritable travail social et remplissent un rôle essentiel d’écoute auprès du petit peuple. Il s’agit là d’une tâche que la frange progressiste de l’Église catholique (les fameuses Communautés Ecclésiales de Base), ainsi que les mouvements sociaux, ont progressivement délaissé.

Il est vrai également que les deux principaux leaders néopentecôtistes, Silas Malafaia et Edir Macedo, respectivement PDG de l’Assembleia de Deus Vitória em Cristo et de l’Universal, se sont engagés fortement (bien qu’assez tardivement) dans la campagne de Bolsonaro. L’alignement des églises évangéliques sur des propositions conservatrices semble a priori tomber sous le sens ; toutefois, il ne faudrait pas oublier que ces mêmes églises et leurs dirigeants ont pu soutenir massivement le PT et ses projets sociaux par le passé.

À partir de là, deux hypothèses s’opposent. L’interprétation la plus retenue à gauche consiste à dénoncer le travail de propagande effectué depuis longtemps par les églises en faveur des idées d’extrême droite, préparant leurs fidèles à voter Bolsonaro par des diatribes ultraconservatrices. Selon cette acceptation, les pasteurs évangéliques seraient de simples émetteurs d’idéologie. Cependant, certains observateurs tendent à adopter une position opposée. En effet, grâce à un dialogue ininterrompu avec les fidèles, à leur présence constante sur le terrain et à leur intégration aux sociabilités quotidiennes, les pasteurs évangéliques auraient su comme personne saisir les aspirations de leurs ouailles. Ils feraient ainsi constamment remonter leurs observations dans la hiérarchie ecclésiale, déplaçant la ligne politique de leurs principaux porte-paroles vers des positions toujours plus fermées. Les églises évangéliques seraient ainsi également des réceptrices d’idéologie, dont la bonne santé serait due principalement à un alignement constant sur les valeurs morales dominantes au sein des milieux populaires.

Le diagnostic le plus juste concernant le rôle des églises évangéliques dans ces élections se trouve probablement dans une position intermédiaire entre ces deux interprétations. On peut ainsi supposer qu’une étonnante alliance objective ait émergé de la rencontre entre le projet de pouvoir des grands leaders évangéliques et les angoisses sociales des catégories les plus affectées par la marche chaotique du monde moderne.

La puissance du conservatisme populaire

Le principal ressort de la campagne de Bolsonaro a été de dénoncer la soi-disant dépravation morale et sexuelle promue par le PT. Les constantes dénonciations d’une « idéologie de genre » supposément diffusée dans les écoles, ainsi que les mensonges concernant un « kit gay » conçu par la gauche (censé sexualiser les enfants et les inciter à avoir des pratiques homosexuelles) ont eu pour effet de révulser viscéralement une large partie des Brésiliens et des Brésiliennes.

L’avant-garde intellectuelle ainsi que la très libérale classe artistique bénéficiaient indubitablement d’une certaine bienveillance sous les gouvernements du PT, ce qui a peut-être contribué à la diffusion de causes et préoccupations encore très inhabituelles pour le plus grand nombre. Or, pendant qu’une partie de la population était occupée à la très noble tâche de déconstruire ses préjugés machistes ou homophobes, les conservateurs sont parvenus à convaincre beaucoup de Brésiliens que leur dernier repère stable dans un monde moderne en constant tourbillonnement — la famille traditionnelle ! — était menacé de destruction par la gauche…

La « manifestation des femmes contre Bolsonaro », fin septembre 2018 (photo: Nicolas Quirion)

Un exemple frappant du repli populaire sur la famille et la bonne morale a pu être observé à la suite de la grande « mobilisation des femmes contre Bolsonaro » qui a lieu conjointement dans plusieurs grandes villes fin septembre, avant le premier tour. La très belle intention des organisatrices était de galvaniser une population féminine, qui était encore majoritairement hostile aux propositions de Bolsonaro. Ce fut là un fâcheux calcul. Les bolsonaristes n’eurent qu’à forcer un peu le trait pour dépeindre les manifestantes comme un ramassis de femmes perdues, velues, « peu hygiéniques » et conchiant scandaleusement la bienséance tout comme les symboles religieux. C’est ainsi qu’en dépit de la forte mobilisation dans les rues, au cours des jours qui suivirent les manifestations, la part de femmes déclarant leur vote pour Bolsonaro dans les sondages augmenta très nettement.

Le sociologue Jessé de Souza, à mon sens l’une des voix les plus lucides de l’intellectualité brésilienne contemporaine, a expliqué ce phénomène déconcertant de façon somme toute fort simple à comprendre : « Si vous êtes pauvre et humiliée, le bénéfice émotionnel engrangé en se distinguant d’autres femmes supposées “indécentes” présente un attrait irrésistible (…). C’est une “vengeance de classe”, bien entendu distordue et dirigée contre la fraction erronée de la classe moyenne, qui sert de soupape face à une pauvreté vécue au quotidien, mais dont les causes ne sont pas comprises » (traduction libre).

La peur de la criminalité rampante

Au Brésil, personne n’est a priori épargné par la criminalité. En particulier, les braquages parfois très violents qui se produisent à toute heure dans les rues et les transports publics (assaltos) représentent une hantise collective, même parmi les plus pauvres. Le modèle développementiste adopté par les gouvernements successifs, et boosté par le PT, a favorisé une consommation effrénée de biens manufacturés, souvent achetés à crédit, dont la possession est considérée par la population comme une très importante marque de respectabilité. Dans les grandes villes brésiliennes, l’usage de la voiture individuelle a explosé, tandis que même les plus pauvres possèdent souvent un téléphone portable dernier cri. Les classes moyennes-basses ont désormais un patrimoine matériel dont elles s’enorgueillissent. Les misérables d’il y a 20 ans sont devenus les propriétaires d’objets onéreux, qui suscitent la convoitise de petits voleurs aux méthodes souvent brutales, des voyous de bas-étage ne faisant montre d’aucune « solidarité de classe » en dépouillant tous ceux qu’ils croisent sur leur chemin. Par ailleurs, les affrontements entre gangs rivaux et la police provoquent quotidiennement des fusillades meurtrières, entravant la libre circulation et l’exercice d’activités de routine dans de nombreux territoires défavorisés.

Sans accepter que les inégalités béantes puissent favoriser le crime, les membres des classes populaires (dont l’écrasante majorité est d’une honnêteté à toute épreuve) se livrent à une purification symbolique en se présentant comme des « gens pauvres, mais honnêtes ». Cela leur permet de se différencier radicalement de ceux parmi leurs semblables qui commettent le moindre faux pas. La violence des discours et des actes contre ces individus en délicatesse avec la justice (ou en voie de l’être), définis de façon homogène comme des « bandits », redouble alors, rendant acceptable l’adoption de solutions toujours plus expéditives et meurtrières de la part des autorités. Il faut malheureusement souvent attendre qu’un proche soit victime de la violence de la police pour comprendre que la lutte contre l’insécurité se traduit concrètement par une criminalisation de la pauvreté, faisant quotidiennement d’innombrables victimes innocentes. La diminution de la valeur accordée à la vie humaine conduit par ailleurs à une radicalisation mécanique de la violence pratiquée par les criminels, provoquant un cercle vicieux et une constante fuite vers l’avant de la répression brutale. Cette dynamique reste toutefois difficile à saisir et à accepter devant l’apparente évidence morale qui veut que celui qui fait le « mal » doive payer pour son crime. De sa vie, au besoin.

Conclusions

Fait notoire et assumé, la négation de toutes les inégalités se trouve au cœur de la rhétorique bolsonariste. Plus particulièrement, les postures virilistes, ultraconservatrices ainsi que la stigmatisation criminelle des « classes dangereuses » ont été utilisées à outrance lors de la campagne ; sans que les protestations de ceux censés défendre les catégories prises pour cible ne rencontrent massivement la sensibilité populaire.

De façon très troublante, la haine tous azimuts a peut-être même été l’élément ayant permis à Bolsonaro et ses complices de « rassembler » une telle proportion de l’électorat dans leur giron, y compris au sein des groupes a priori visés par les diatribes phobiques. La cacophonie des récits progressistes et des micro-luttes, suivant le modèle des pays plus avancés, était devenue assourdissante et incompréhensible pour le plus grand nombre. La méfiance des uns envers les autres — attisée par un contexte de régression généralisée — semble avoir produit un effet d’engourdissement politique et de raidissement moral. Par exemple, un homme pauvre pourra se sentir terriblement menacé par un discours « féministe » qui interroge son rôle patriarcal et des valeurs viriles perçues comme indispensables dans le milieu rude et hostile qui est le sien. Une femme descendant de la favela accompagnée de ses enfants pourra s’offenser devant deux hommes s’embrassant sur la plage, un spectacle perçu comme dangereux pour la manutention de cette « famille traditionnelle » qui constitue le socle de son univers mental. Un homosexuel pourra lui aussi trembler devant ces jeunes des périphéries à la peau obscure, qui sifflent des injures à son passage et lui dérobent ses biens plus souvent qu’à son tour.

Il est fort aisé pour quiconque de se considérer comme appartenant au groupe des « gens bien », tandis que l’Autre, le différent, sera perçu comme « mauvais », « dangereux » et donc, potentiellement, digne de châtiments. Le problème étant que ces haines s’entrecroisent et se renforcent, donnant lieu à un climat asphyxiant de méfiance et de conflit généralisé qui caractérise assez bien le Brésil de ces dernières années. Or, il est très facile d’exciter ces peurs et ce sentiment de défiance. Dans un pays en crise politique, économique et morale, Bolsonaro a beau jeu de prétendre « rassembler » la population et d’en finir avec les divisions causées par la gauche. Il nie par là même toutes les inégalités structurelles et appelle à un recentrement sur des postures morales parfois contradictoires dans leur simplisme, mais qui parlent sans conteste au plus grand nombre. Cette perspective semble absurde pour qui garde à l’esprit le poids des injustices historiques et économiques qui caractérisent le Brésil ; néanmoins, cela fait sens pour tous ceux qui s’estiment simplement honnêtes et travailleurs, mais qui souffrent de la violence et des bouleversements engendrés par un monde en perpétuel tournoiement.

Même si la mobilisation des minorités a été l’un des principaux mots d’ordre de la gauche ces dernières années, le secteur ultraconservateur n’aura eu que peu de difficultés à coopter des représentants de ces groupes, faisant par exemple élire un nombre raisonnable de femmes et même, à Rio de Janeiro, un député noir avec un nombre record de votes. C’est là le talon d’Achille de l’idéal de « diversité », dont les ressorts permettent à n’importe quelle force politique d’acheter une paix superficielle et illusoire avec certains groupes, à un prix absolument dérisoire. De plus, contrairement à Trump, contre lequel les « minorités » ethniques semblent encore globalement faire front, le nouveau président brésilien a déjà toute une horde de « Kanye West » à sa disposition, notamment à la faveur du soutien enthousiaste accordé par certains footballeurs, souvent noirs et d’origines modestes.

Les quelques lignes ci-dessus proposent une réflexion non exhaustive (et certainement très subjective) concernant les facteurs ayant abouti au désastre de 2018. Le texte se veut en outre une esquisse de critique concernant la stratégie adoptée par le camp progressiste ces dernières années, et prend acte du succès provisoire du projet de société élaboré par l’extrême droite au Brésil. Il ne s’agit toutefois certainement pas de pourfendre les idéaux humaniste, égalitaire, pacifiste, émancipateur ou encore antipunitiviste, puisque je reste en tout état de cause viscéralement attaché à ceux-ci. Néanmoins, la possibilité de réception de certains discours dans une société profondément inégale et conservatrice comme le Brésil se pose de toute évidence, très douloureusement.

Si tant est que cela soit possible à l’avenir dans un contexte démocratique — ce qui n’est malheureusement pas certain — il faudra dès lors parvenir à réajuster de ton et revoir la méthode afin de convaincre le plus grand nombre et ainsi gagner la guerre des idées. Cette lourde tâche incombe à tous les militants et intellectuels (de préférence, ceux que l’on désigne comme « organiques ») du Brésil. Ils sont encore nombreux, organisés et déterminés… mais la bataille sera rude et très dangereuse pour eux. On ne peut que leur souhaiter bonne chance et les soutenir de toutes nos forces, en gardant à l’esprit que la pression internationale pourra être un levier à actionner face aux terribles dérives qui s’annoncent, notamment en ce qui concerne les droits humains et l’environnement.

Le Brésilien de base n’est pas devenu subitement nazi, ou du moins pas encore. L’inclination pour les solutions radicales, expéditives et le recroquevillement dans un moralisme à deux sous ne sont pas vraiment une nouveauté. Toujours sous-jacent, bouillonnant à l’occasion, le mécontentement populaire demeure un puissant moteur de changement — pour le meilleur comme pour le pire. Reste à savoir comment mobiliser toute cette énergie à des fins autres que celles que se proposent Bolsonaro et la cohorte d’énergumènes fascistoïdes qui forme sa petite base de soutien inconditionnel.

Nicolas Quirion (carnetsbresil.wordpress.com)

un commentaire

  1. Bravo pour cette analyse si juste !!!

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