La puissance de la Maré (2/2)

Des convois militaires sillonnent la Maré. Photo: Nicolas Quirion

Des militaires sillonnent les rues. Photo: Nicolas Quirion

Alors que chacun vaque à ses occupations dans la favela, un convoi d’imposants véhicules militaires s’engouffre en vrombissant dans la rue, soulevant la poussière. À leur bord, des dizaines de soldats, les bras chargés d’armes. Personne ne semble s’en émouvoir :  les rues de Maré voient simplement se jouer le dernier acte en date de la politique dite de « pacification ».

Lire la première partie du reportage

Derrière ce terme digne d’une novlangue que n’aurait pas reniée Orwell, se cache un modèle de développement de la ville concernant une proportion infime des plus de 1000 favelas que compte la municipalité de Rio de Janeiro. Celles-ci ont été sélectionnées au sein de zones « stratégiques ». Comprendre : à forte valeur économique.

Si, dans certaines favelas, les habitants admettent un « mieux » depuis que l’État a posé ses bottes sur leurs communautés (voir notre rencontre au Morro dos Prazeres), ici on considère l’occupant avec la plus grande méfiance.

Raz-de-Maré pacificateur

Le complexe de Maré a été envahi à quelques mois de la coupe du monde, avec l’objectif de sécuriser le parcours qui relie l’aéroport au centre de la ville. En effet, il n’est pas rare que les affrontements armés « débordent » sur les langues de goudron qui encerclent le complexe, paralysant les transports et provoquant des réactions de panique chez les automobilistes.

En raison de la situation particulièrement tendue qui caractérise cette zone, ce sont les militaires qui occupent le terrain jusqu’à nouvel ordre. Ils sont 2 400 au moment de la rédaction de cet article. Quant à l’implantation d’une Unité de Police Pacificatrice (UPP) et la mise en place de politiques sociales permettant à la favela de trouver enfin toute sa place dans la ville, il n’en est que très peu question pour l’instant. Une main de fer sans gant de velours : la conquête – bien précaire – de Maré semble cristalliser tous les errements de la pacification.

Devant les locaux de l'ONG "Redes de desenvolvimento da Maré".

Devant les locaux de l’ONG « Redes de desenvolvimento da Maré ». Photo: Zélis Denis.

Lors d’une improbable promenade nocturne dans les rues obscures de la favela, une conversation s’engage avec deux hommes. Comme souvent, on aborde les récents changements survenus à Maré. L’un d’eux, robuste gaillard, nous raconte par le menu les vexations dont il est l’objet régulièrement de la part des militaires lorsqu’il parcourt les rues. La gorge serrée, il finit par éclater en sanglots.

« Des histoires comme celle-là, j’en entends constamment », assure Tereza Cristina, travailleuse sociale et représentante d’Amnesty International, « ces gens n’ont personne auprès de qui porter plainte, alors il faut que ça sorte ». Elle déclare également, faisant fi du politiquement correct : « dans le cadre de mon boulot, je suis amenée à négocier avec des parents violents, avec des trafiquants… mais avec la police militaire, je ne veux même pas discuter ».

Comme de nombreux habitants peuvent en témoigner, l’armée et la police ne s’embarrassent en effet d’aucun scrupule lors des battues aux narcos. Semblant parfois embarquer l’ensemble de la favela dans leur désir de vengeance, les forces de l’ordre multiplient les contrôles musclés et les fouilles d’habitations destructrices. Quant au nombre de morts et de disparus occasionné par cette guerre picrocholine, on en perd le compte. Pour prendre la mesure de la barbarie ambiante, on pourra simplement méditer l’effrayant discours d’un officier du BOPE (la troupe d’élite de la police militaire), qui soutient avoir agit « dans le cadre prévu par la loi » lors d’une opération le 25 juin dernier. 13 habitants avaient été abattus pour réprimer la mort d’un collègue. Or, la police a reconnu qu’au moins 3 des victimes n’avaient aucun lien avec le crime (liens en portugais).

Le documentaire de Marie Naudascher et Patrick Vanier, montre la réalité terrifiante qu’affrontent les habitants de Maré et insiste sur la souffrance des enfants, pris dans un conflit sans vainqueur (sous-titres en français).

Des affrontements meurtriers entre gangs

Le rejet de l’occupation prend parfois des proportions dramatiques. Le 15 septembre dernier, Osmar Paiva Camelo, président de l’association des habitants du Morro do Timbau (l’une des 16 favelas de Maré) a été abattu de 7 balles en plein après-midi. Il s’agissait de l’un des très rares porte-paroles à s’être prononcé en faveur de la pacification et pour un dialogue entre habitants et militaires.

Le surprenant micro-quartier de "Casinhas", l'un des seul où l'état à planifié la construction de logements

Le surprenant micro-quartier de « Casinhas », l’un des seuls où l’État à planifié la construction de logements. Photo: Nicolas Quirion.

Il serait injuste d’attribuer aux forces de pacification l’intégralité de l’oppression que subit la population. Malgré le déploiement massif de l’armée, et comme on l’observe dans les autres favelas pacifiées, le trafic de drogue n’a absolument pas disparu, bien au contraire. Dans les rues de Maré, les petites mains du « movimento » (manière dont est désigné ce corps professionnel interlope) étalent leurs stupéfiantes marchandises à la vue de tous. Des hommes équipés de talkies-walkies quadrillent les rues et informent instantanément les trafiquants de tout mouvement des troupes. Imparable. On vérifie d’ailleurs qu’il est possible de s’approvisionner en drogue avec la plus grande désinvolture ; et ce, à quelques centaines de mètres tout au plus du premier barrage militaire.

Prisonnières d’un tabou politique durable et globalisé, les autorités le reconnaitront difficilement ; mais tout laisse penser que la lutte contre la vente de drogues au détail – condamnée à l’échec depuis l’origine – n’est plus vraiment à l’ordre du jour dans la favela. L’objectif serait plutôt de stabiliser les conflits de territoire entre groupes rivaux et de faire disparaitre les gros calibres du paysage.

Car, à Maré, plusieurs factions de trafiquants sont présentes et se livrent une guerre sans merci. Si elles ne visent pas directement les passants, les balles finissent trop souvent par faire des victimes collatérales, tandis que la terreur étale ses traces gluantes dans les esprits. « Les habitants dont le quartier est sous le contrôle d’un certain groupe ne vont pas dans telle autre zone contrôlée par des rivaux, car ils craignent tous simplement de se faire tuer. C’est malheureusement une partie de la culture de la favela » explique Tereza. Afin de lutter contre ces frontières imaginaires, l’ONG Redes de desenvolvimento da Maré organise des randonnées à vélo qui font traverser à des enfants et adolescents, de manière encadrée, les différentes zones du complexe. « Les habitants doivent avoir le droit d’aller et venir là où ça leur chante ! », assène Tereza.

On a dansé sur la Bande de Gaza

Dans le bras mort d’une ancienne rivière bétonnée, des ordures croupissent, baignées par le cloaque. Le « valão » (nom donné aux cours d’eau transformés en égout faute d’infrastructure de base) fait le partage entre deux favelas et deux groupes criminels : le Terceiro Comando Puro et le Comando Vermelho. L’ensemble des bâtiments alentour est criblé d’impacts de balles, y compris l’école. Emblématique de cette division propre à la Maré, la région est connue sous le nom de « Faixa de Gaza » (Bande de Gaza). « On a perdu 2 étudiants ces dernières années », déplore Claudia, qui nous présente ces lieux désolés. Ici non plus, l’enfance n’est pas sanctuarisée.

Pourtant, aujourd’hui, l’ambiance n’est pas à la tristesse. La « Lona Cultural », petit amphithéâtre situé en pleine zone de conflit, accueille l’excellent groupe d’Afro-beat Abayomy  pour une session musicale mémorable. « Cet équipement culturel existe depuis presque 10 ans, mais à cause des fusillades on ne pouvait même pas l’utiliser », précise Claudia. Ce soir, d’importants barrages militaires des deux côtés de la rue assurent la sécurité des spectateurs. Au cours de la prestation, un groupe de jeunes du cru improvise sur scène une hallucinante session de passinho, la danse typique de la favela.

À l’issue du concert, quelques musiciens prennent leurs instruments et leur courage à deux mains, puis s’élancent dans la rue en jouant, entrainant une timide foule. La mini fanfare avance le long de la « Bande de Gaza ». En passant devant un barrage, un percussionniste fou se plante devant un soldat et entame un rythme endiablé. Parvenant à peine à se retenir de danser, la sentinelle gratifie l’assemblée d’un immense sourire. L’instant est marquant : même sous le poids du barda, impossible d’étouffer trop longtemps la brésilianité.

Nicolas Quirion

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